•  « Il ne comprend pas qu'on se laisse aller, qu'on se néglige et qu'on s'empâte. Il estime que c'est le minimum de respect qu'on doit à soi-même. Sur ce sujet, il est sans appel : le corps, la silhouette, le maintien, c'est de la maîtrise, du contrôle et du travail. Plusieurs fois je me suis accroché avec lui sur ce sujet, surtout quand je l'entends faire des commentaires immondes sur tel ou tel ami qu'il n'a pas vue depuis longtemps « Putain, qu'est-ce qu'il s'est pris ! T'as vu ça ? Au moins huit kilos... » ou bien si on lui parle de quelqu'un qu'il ne connaît pas très bien, il peut jeter comme ça « Ah, oui, la grosse... ». ça me dégoûte qu'il parle comme ça, on peut pas réduire quelqu'un à son poids. Ça n'a aucun sens. Juger sur l'apparence, c'est tellement facile. Tellement nul.

     

    Un jour, j'ai voulu qu'on échange sur ce sujet avec mon père. Je lui ai parlé de Beth Ditto, la chanteuse américaine du groupe Gossip. Elle est obèse, créative et lumineuse. Je suis fan. On a même regardé ensemble le clip de sa chanson « Move in the right direction ». Il a fait une drôle de tête au début mais il a admis que c'était pas mal.

    Juger sur l'apparence

     

    Je veux qu'il sache que je ne pense pas comme lui, non, non, tous les gros ne sont pas des gens sans volonté, sans motivation ou sans but dans la vie. Et pour moi, si mon père devenait gros, ça ne changerait rien. Rien du tout. J'ai des copains qui sont un peu ronds et d'autres qui ne le sont pas, c'est mes copains, c'est tout. Je suis pas dans leur tête ni dans leur corps, et ça me va bien comme ça. Et questions filles, je les trouve belles quand elles ont des courbes là où il faut, des fesses, des cuisses et des seins... » (p.69-70)

      

    (à quoi tu ressembles ? de Magali WIENER)

     

     

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  •  

    "Après mon accident... lors de ma première sortie en ville... J'ai réalisé que... le monde n'était plus tel que je l'avais connu autrefois.

     

    Ce monde-là m'était devenu hostile.

     

    Je devais m'accrocher... devenir fort.. m'habituer à affronter le monde seul." (p.4)

     

     

     

    "Je suis bien avec toi. Ta présence est même devenue le cœur de ma vie. Mais à mesure que ce bonheur grandit, je ne peux pas m'empêcher d'imaginer toutes ces choses que j'aurais pu faire avec toi, sur mes deux jambes. Tous ces endroits qu'on aurait pu visiter... Et ça me fait mal de me sentir entravé, et de t'obliger à avoir une vie... tronquée.

     

    J'aimerais tant pouvoir remarcher un jour..." (p.36)

     

     

     

    "Là-bas, j'ai vu des gens plus jeunes que moi... qui souffraient de handicaps plus lourds.

     

    "Vous n'êtes pas le seul à être invalide.

     

    Tout le monde ici apprend à vivre avec son handicap et vous, vous préférez vous morfondre dans votre coin ?

     

    Tant que vous êtes en vie... vous vous devez de vous battre et d'affronter les difficultés.. d'accord ?"

     

    Elle m'a ouvert les yeux sur le monde qui était le mien désormais... à sa manière, à la manière d'une infirmière." (p.82)

     

    Aucune loi ne l'interdit

     

    "- Vous êtes... architecte ?

     

    - Vous en faites une tête... ça vous semble ridicule ?

     

    - Euh... non... mais...

     

    - Pas besoin d'avoir des jambes pour tracer un plan !

     

    J'ai eu un accident à 30 ans. Blessé au même endroit que vous. J'ai dû renoncer à des tas de choses... pourtant, mon handicap est devenu ma force et aujourd'hui, avec toutes les mises aux normes pour l'accessibilité, je suis plus occupé qu'à l'époque où je pouvais marcher.

     

    - Mais... et sur le terrain ? Comment vous...

     

    - Tout le monde m'aide ! Les charpentiers sont des gars costauds ! Ha ha !

     

    - Alors même en fauteuil... on peut devenir architecte ?

     

    - Oui, aucune loi n'interdit aux handicapés l'accès à ce métier !

     

    - Tu dois t'accrocher Itsuki, pour ton avenir comme pour le reste. Et même si quelqu'un te dénigre... toi, en revanche, ne te rabaisse jamais." (p.85-87)

     

     

     

    (Perfect World, tome 2 de Rie ARUGA)

     

     

     

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  •  

    "Dans l'histoire des sourds, une vieille querelle existe entre oralistes et signants.

    Au dix-huitième, l'abbé de l'Epée a créé la première école pour sourds et fait connaître la langue des signes. Mais en 1880, au congrès de Milan, des spécialistes ont jugé incompatibles les gestes et la parole. l'oralisme fut imposé.

    Les élèves sourds apprenaient à lire sur les lèvres des maîtres. A l'époque, ils étaient tous barbus ! ça compliquait la tâche !

    La langue des signes était appelée langue de singes. Et les sourds avaient les mains attachées dans le dos.

    Mais dans les années 1970-1980, la communauté des sourds a revendiqué la reconnaissance de la langue des signes : c'est "le réveil sourd". Le droit au bilinguisme a été reconnu en 1991.

     

    Depuis 2005, l'enseignement de la langue des signes française est inscrit dans le code de l'Education.

    Le droit au bilinguisme

     

    Moi, l'oralisme, c'est non. Pourquoi un appareil ? Pour m'aider un peu à entendre ? J'ai le droit d'être sourd. C'est mon identité.

    Quand on connaît la langue des signes, on ne peut plus s'en passer. C'est très visuel, très vivant.

    (...)

    Chacun a sa façon de signer. C'est très diversifié." (p.84-85)

     

    "Bien sûr qu'on fait partie d'une communauté ! Avec une langue, un mode de vie. 

    La plupart des sourds sont fiers d'être sourds. Ils ne souhaitent pas forcément devenir entendants. Ils aimeraient même avoir des enfants sourds.

    Ce n'est pas un handicap. 

    C'est la société qui impose le handicap avec des comportements, des barrières." (p.89)

     

    ("Histoires sans paroles" par Solenn SUGIER et Alexandre KHA)

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  • La faute à Eve

     

     

     

    « "D'abord elle a goûté la pomme,

     

    Même que ce n'était pas bon.

     

    Y'avait rien d'autre, alors en somme

     

    Elle a eu raison, eh bien, non?

     

    Ça l'a pourtant arrangé, l'homme,

     

    C'était pas lui qui l'avait fait.

     

    N'empêche, il l'a bouffée, la pomme,

     

    Jusqu'au trognon et vite fait.

     

    Oui, mais c'est la faute à Eve.

     

    Il n'a rien fait, lui, Adam.

     

    Il n'a pas dit "Femme, je crève,

     

    Rien à se mettre sous la dent.

     

    D'ailleurs, c'était pas terrible,

     

    Même pas assaisonné.

     

    C'est bien écrit dans la bible :

     

    Adam, il est mal tombé.

     

     

     

    Après ça, quand Dieu en colère

     

    Leur dit avec des hurlements :

     

    "Manque une pomme à l'inventaire !

     

    Qui l'a volée ? C'est toi, Adam ?"

     

    Eve s'avança, fanfaronne, et dit

     

    "Mais non, papa, c'est moi,

     

    Mais, d'ailleurs, elle était pas bonne,

     

    Faudra laisser mûrir, je crois."

     

    Alors c'est la faute à Eve

     

    S'Il les a chassés d'en haut,

     

    Et puis Adam a pris la crève :

     

    Il avait rien sur le dos.

     

    Eve a dit : "Attends, je cueille

     

    Des fleurs". C'était trop petit.

     

    Fallait une grande feuille

     

    Pour lui cacher le zizi.

     

     

    La faute à Eve

     

    Après ça, quelle triste affaire.

     

    Dieu leur a dit : "Faut travailler."

     

    Mais qu'est-ce qu'on pourrait bien faire ?

     

    Eve alors a dit : "J'ai trouvé."

     

    Elle s'arrangea, la salope,

     

    Pour faire et porter les enfants.

     

    Lui poursuivait les antilopes

     

    Et les lapins pendant ce temps.

     

    C'est vraiment la faute à Eve

     

    Si Adam rentrait crevé.

     

    Elle avait une vie de rêve,

     

    Elle s'occupait des bébés,

     

    Défrichait un peu la terre,

     

    Semait quelques grains de blé,

     

    Pétrissait bols et soupières,

     

    Faisait rien de la journée.

     

     

     

    Pour les enfants, ça se complique.

     

    Au premier fils il est content,

     

    Mais quand le deuxième rapplique,

     

    Il devient un peu impatient.

     

    Le temps passe. Adam fait la gueule :

     

    Il s'aperçoit que sa nana

     

    Va se retrouver toute seule

     

    Avec trois bonshommes à la fois.

     

    Là, c'est bien la faute à Eve :

     

    Elle n'a fait que des garçons

     

    Et le pauvre Adam qui rêve

     

    De changer un peu d'horizon,

     

    Lui faudra encore attendre

     

    De devenir grand papa

     

    Pour tâter de la chair tendre

     

    Si même il va jusque là.

     

     

     

    En plus, pour faire bonne mesure,

     

    Elle nous a collé un péché

     

    Qu'on se repasse et puis qui dure.

     

    Elle a vraiment tout fait rater.

     

    Nous, les filles, on est dégueulasses,

     

    Paraît que ça nous est naturel,

     

    Et les garçons, comme ça passe

     

    Par chez nous, ça devient pareil.

     

    Mais si c'est la faute à Eve,

     

    Comme le bon Dieu l'a dit,

     

    Moi, je vais me mettre en grève,

     

    J'irai pas au paradis.

     

    Non, mais qu'est-ce qu'Il s'imagine ?

     

    J'irai en enfer tout droit.

     

    Le bon Dieu est misogyne,

     

    Mais le diable, il ne l'est pas, ah !"

     

     

     

    Anne SYLVESTRE – J'ai de bonnes nouvelles (1978)

     

     

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  • "ça gêne certains clients, bien sûr. je suis handicapé, je ne vais pas le nier. C'est d'ailleurs ce qui m'a poussé à participer à cet appel à projets. le fait que j'ai sans cesse besoin d'assistance... peu de gens me font confiance, du coup.

     

    Alors je veux prouver au monde que je suis capable de mener ma barque seul, ou presque." (p.22)

     

     

     

    "Depuis son hospitalisation... on se voit souvent, lui et moi. (...) Sortir avec lui m'a fait prendre conscience des regards et attitudes gênés des gens. Je devais me comporter comme ça moi aussi, avant... Quel fardeau ça doit être pour lui..." (p.55)

     

    Le regard des autres

     

    "- La vache, le choc... quand je l'ai vu en fauteuil !

     

    - Tu m'étonnes ! Je savais pas comment réagir.

     

    - Oui, ils sont en train de discuter. Ils vont se remettre ensemble, tu crois ?

     

    - Franchement, il a beau être handicapé... il reste super beau !

     

    - Tu travailles bien avec lui, Kawana ? Depuis quand il est dans cet état ?

     

    -... C'est quoi, tous ces ragots dès qu'il a le dos tourné ?

     

    Si vous avez des questions, posez-les-lui directement !" (p.68)

     

     

     

    "Tout le monde croit que c'est moi qui l'ai quitté... alors qu'en réalité, c'est lui qui a rompu. Il m'a libérée... non pas de lui-même mais... du regard des autres.

     

    Juste après l'accident, Itsuki est devenu insupportable mais j'ai tenu bon, je voulais tellement qu'on reste ensemble...

     

    Hélas, ma famille n'était pas d'accord. La situation est vite devenue intenable.

     

    Ces regards sur nous, je ne les oublierai jamais. ce mélange de pitié et de dégoût... Tu n'imagines pas..." (p.73-74)

     

     

     

    "Haruto, moi non plus... je n'ai toujours pas accepté mon handicap. (...)

     

    ça m'agace, qu'on me répète sans cesse d'accepter mon handicap. Accepter ne changera rien à ce que je ressens. Mon but, dans la vie, ce n'est pas d'être handicapé ! J'espère remarcher un jour, si un moyen existe.

     

    J'ai beau avoir appris beaucoup, depuis que je suis en fauteuil... ça ne signifie pas que cette situation me satisfait.

     

    J'aurais préféré ne jamais avoir eu d'accident. J'y pense tous les jours. Tu vois, je ne suis pas mieux que toi."

     

     

     

    (Perfect World, tome 1 de Rie ARUGA)

     

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  •  « L'expression « coming out » est une abréviation de « coming out of the closet », et signifie « sortir du placard ». Dans ce contexte, le « placard (= closet) représente « un lieu dans lequel on se cache ».

      

    Très fréquemment, dans la société, l'homosexualité est stigmatisée comme quelque chose de honteux, et cela aujourd'hui encore. A cause de cela, pour éviter de subir des discriminations, ou parce qu'à force de se l'entendre dire par la société, ils se sentent vraiment honteux de ce qu'ils sont, certains gays peuvent choisir de « se cacher dans ce placard » Le coming out consiste à vouloir sortir de ce placard obscur et – plutôt que de rester cloîtré en se sentant honteux et en ayant peur des discriminations – à se montrer fièrement et s'assumer sans réserve en société. Si certaines personnes pensent que le terme coming out signifie simplement « avouer / dévoiler son secret », sachez que la nuance est sensiblement différente.

     

    Le « coming out »

     (…) Le terme « annoncer » semble plus proche de la signification complète mais (…) de mon point de vue, si on se met au niveau du quotidien, je trouve que le plus approprié est « ne pas se cacher ». » (p.127-128)

     

     « Avouer à quelques personnes un secret qu'on cache... et être prêt à penser que ce n'est pas la peine de le cacher... ce sont deux choses bien différentes. » (p.167)

     

    (Le mari de mon frère, tome 2 de Gengoroh TAGAME)

     

     

     

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  •  

    « - En fait, nous sommes la table des exclus.

     

    Corentin se tourne vers le jeune homme qui vient de prononcer cette phrase. Une trentaine d'années, des cheveux en brosse et un visage qui évoque instantanément le rongeur.

     

    - C'est-à-dire ?

     

    - Eh bien, vous voyez, quoi ! Ceux qu'on est obligé d'inviter mais qu'on voudrait pouvoir oublier. Les deux tantes lesbiennes – pardon, mesdames, si je m'égare ; le couple religieusement incorrect – Imad, vous êtes bien aussi musulman que votre nom l'indique, non ? ; la jeune fille tellement mal dans sa peau que sa sudation devient gênante, ou l'inverse – désolé, Marina, mais je ne fais qu'exprimer ce que tout le monde pense ; et le garçon au physique improbable, croisement raté entre une musaraigne et un rat musqué. Plus les deux employés du jour qu'on ne voudrait tout de même pas intégrer à la famille.

     

    La table des exclus

     

    Le silence qui suit glace l'atmosphère jusqu'à ce que la dénommée Marina se mette à rire – un petit rire presque sec qui prend peu à peu de l'ampleur jusqu'à devenir un torrent impétueux, un rire si contagieux qu'il gagne finalement la tablée entière. Les conversations, qui n'avaient pas décollé depuis le début du repas, fusent soudain de tous les coins de la table. On précise : non, les deux tantes ne sont pas homosexuelles, enfin, elles ne sont pas que ça, oui Imad est musulman mais il consomme quand même de l'alcool quand personne de sa famille ou de son entourage ne le voit. » (p.61-62)

     

     

     

    (Mariages de saison de Jean-Philippe BLONDEL)

     

     

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  •  

    « Je ne sais vraiment pas comment cette histoire a commencé.

     

    Papa nous avait pourtant tout expliqué, un jour, dans la camionnette.

     

    - Vous voyez, au Burundi c'est comme au Rwanda. Il y a trois groupes différents, on appelle ça les ethnies. Les Hutu sont les plus nombreux, ils sont petits avec un gros nez.

     

    - Comme Donatien ? j'avais demandé

     

    - Non, lui c'est un Zaïrois, c'est pas pareil. Comme Prothé, par exemple notre cuisinier. Il y a aussi les Twa, les pygmées. Eux, passons, ils sont quelques-uns seulement, on va dire ils ne comptent pas. Et puis il y a les Tutsi, comme votre maman. Ils sont beaucoup moins nombreux que les Hutu, ils sont grands et maigres avec des nez fins et on ne sait jamais ce qu'ils ont dans la tête. Toi, Gabriel, avait-il dit en me pointant du doigt, tu es un vrai Tutsi, on ne sait jamais ce que tu penses.

     

    Là, moi non plus je ne savais pas ce que je pensais. De toute façon, que peut-on penser de tout ça ? Alors, j'ai demandé :

     

    - La guerre entre les Tutsi et les Hutu, c'est parce qu'ils n'ont pas le même territoire?
    - Non, ça n'est pas ça, ils ont le même pays.
    - Alors ... ils n'ont pas la même langue?
    - Si, ils parlent la même langue.
    - Alors, ils n'ont pas le même dieu?
    - Si, ils ont le même dieu.
    - Alors ... pourquoi se font-ils la guerre?
    - Parce qu'ils n'ont pas le même nez. 

     

    (…)

     

    Même à l'école, les copains commençaient à se chamailler à tout bout de champ en se traitant de Hutu ou de Tutsi. Pendant la projection de " Cyrano De Bergerac", on a même entendu un élève dire" Regardez, c'est un Tutsi, avec son nez." Le fond de l'air avait changé. Peu importe le nez qu'on avait, on pouvait le sentir.» (p.9-11)

     

     

     

    « - De quelle origine es-tu ?

     

    Question banale. Convenue. Passage quasi obligé pour aller plus loin dans la relation. Ma peau caramel est souvent sommée de montrer patte blanche en déclinant son pedigree.

     

    - Je suis un être humain.

     

    Ma réponse les agace. Pourtant, je ne cherche pas à les provoquer. Ni même à paraître pédant ou philosophe. Quand j’étais haut comme trois mangues, j’avais déjà décidé de ne plus jamais me définir.

     

    […]

     

    Il m’obsède, ce retour, je le repousse, indéfiniment, toujours plus loin. Une peur de retrouver des vérités enfouies, des cauchemars laissés sur le seuil de mon pays natal. Depuis vingt ans je reviens ; la nuit en rêve, le jour en songe ; dans mon quartier, dans cette impasse où je vivais heureux avec ma famille et mes amis.[…]

     

    Il m’obsède, ce retour, je le repousse, indéfiniment, toujours plus loin. Une peur de retrouver des vérités enfouies, des cauchemars laissés sur le seuil de mon pays natal. Depuis vingt ans je reviens ; la nuit en rêve, le jour en songe ; dans mon quartier, dans cette impasse où je vivais heureux avec ma famille et mes amis. L’enfance m’a laissé des marques dont je ne sais que faire. Dans les bons jours, je me dis que c’est là que je puise ma force et ma sensibilité. Quand je suis au fond de ma bouteille vide, j’y vois la cause de mon inadaptation au monde.» (p.14-15)

     

     

     

    « Mamie en voulait à Maman de ne pas nous parler kinyarwanda, elle disait que cette langue nous permettrait de garder notre identité malgré l’exil, sinon nous ne deviendrions jamais de bons Banyarwandas, « ceux qui viennent du Rwanda ». Ma mère se fichait de ces arguments, pour elle, nous étions des petits blancs, à la peau légèrement caramel, mais blancs quand même. »

     

    Parce qu'ils n'ont pas le même nez

     

    « Chez moi ? C'était ici. Certes, j'étais le fils d'une Rwandaise, mais ma réalité était le Burundi, l'école française, Kinarina, l'impasse. Le reste n'existait pas. Pourtant, avec la mort d'Alphonse et le départ de Pacifique, il m'arrivait de penser que j'étais moi aussi concerné par ces événements. Mais j'avais peur. Peur de la réaction de Papa s'il me voyait parler de ces histoires-là. Peur parce que je ne voulais pas mettre de pagaille dans mon ordre des choses. Peur parce qu'il s'agissait de la guerre et que, dans mon esprit, ça ne pouvait être que du malheur et de la tristesse. »

     

     

     

    « A l'OCAF, les voisins étaient surtout des Rwandais qui avaient quitté leur pays pour échapper aux tueries, massacres, guerres, pogroms, épurations, destructions, incendies, mouches tsé-tsé, apartheids, viols, meurtres, règlements de compte et que sais-je encore. Comme Maman et sa famille, ils avaient fui ces problèmes et en avaient rencontré de nouveaux au Burundi - pauvreté, exclusion, quotas, xénophobie, rejet, boucs émissaires, dépression, mal du pays, nostalgie. Des problèmes de réfugiés. » (p.62-63)

     

     

     

    « J'ai beau chercher, je ne me souviens pas du moment où l'on s'est mis à penser différemment. A considérer que, dorénavant, il y aurait nous d'un côté et, de l'autre, des ennemis, comme Francis. J'ai beau retourner mes souvenirs dans tous les sens, je ne parviens pas à me rappeler clairement l'instant où nous avons décidé de ne plus nous contenter de partager le peu que nous avions et de cesser d'avoir confiance, de voir l'autre comme un danger, de créer cette frontière invisible avec le monde extérieur en faisant de notre quartier une forteresse et de notre impasse un enclos.

     

    Je me demande encore quand, les copains et moi, nous avons commencé à avoir peur. » (p.80)

     

     

     

    « A l’école, les relations entre les élèves burundais avaient changé. C’était subtil, mais je m’en rendais compte. Il y avait beaucoup d’allusions mystérieuses, de propos implicites. (…) Jusqu’à ce jour, à la récréation, où deux garçons burundais se sont battus derrière le grand préau, à l’abri du regard des profs et des surveillants. Les autres élèves burundais, échauffés par l’altercation, se sont rapidement séparés en deux groupes, chacun soutenant un garçon. « Sales Hutu » disaient les uns, « Sales Tutsi » répliquaient les autres. Cet après-midi-là, pour la première fois de ma vie, je suis entré dans la réalité profonde de ce pays.

     

    J'ai découvert l'antagonisme hutu et tutsi, infranchissable ligne de démarcation qui obligeait chacun à être d'un camp ou d'un autre. Ce camp, tel un prénom qu'on attribue à un enfant, on naissait avec, et il nous poursuivait à jamais. Hutu ou Tutsi. C'était soit l'un, soit l'autre. Pile ou face.

     

    Comme un aveugle qui recouvre la vue, j'ai alors commencé à comprendre les gestes et les regards, les non-dits et les manières qui m'échappaient depuis toujours.

     

    (...)

     

    La guerre, sans qu'on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi. Moi qui souhaitais rester neutre, je n'ai pas pu. J'étais né avec cette histoire. Elle coulait en moi. Je lui appartenais. » (p.133)

     

     

     

    « Chaque jour, la liste des morts s'allongeait, le Rwanda était devenu un immense terrain de chasse dans lequel le Tutsi était le gibier. Un humain coupable d'être né, coupable d'être. Une vermine aux yeux des tueurs, un cancrelat qu'il fallait écraser. Maman se sentait impuissante, inutile. Malgré sa détermination et l'énergie qu'elle déployait, elle ne parvenait à sauver personne. Elle assistait à la disparition de son peuple, de sa famille sans rien pouvoir faire. Elle perdait pied, s'éloignait de nous et d'elle-même. Elle était rongée de l'intérieur. Son visage se flétrissait, de lourdes poches cernaient ses yeux, des rides creusaient son front. »

     

     

     

    « Je relis le poème de Jacques Roumain offert par Mme Economopoulos le jour de mon départ : « Si l'on est d'un pays, si l'on y est né, comme qui dirait : natif-natal, eh bien, on l'a dans les yeux, la peau, les mains, avec la chevelure de ses arbres, la chair de sa terre, les os de ses pierres, le sang de ses rivières, son ciel, sa saveur, ses hommes et ses femmes... » (p.213)

     

     

     

    (Petit pays de Gaël FAYE)

     

     

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  •  

    « C’était dans une vie antérieure, me dis-je en me détournant. À l’époque, tout était différent. J’étais différente. Mais maintenant ? Je n’avais pas de temps à perdre avec des regrets, des souvenirs ou des lapins en peluche. Rien ne pouvait changer le fait que j’avais dix-sept ans et que, même si je détestais ça, les pom-pom girls, le conseil des élèves et la politique de ma mère faisaient partie intégrante de mon existence.

     

    Ne pas entrer dans l’équipe n’était pas envisageable – du moins, c’était l’avis de ma mère. Et je n’avais pas travaillé aussi dur pour tout perdre à cause d’un stupide porté foiré pendant des essais.

     

    Je saisis mon portable posé sur la couette. Comme tout bon sportif vous le dirait, pour gagner, une équipe a besoin d’une excellente attaque et d’une défense de premier ordre. Et grâce aux leçons de ma politicienne de mère, je brillais sur les deux plans. » (p.12-13)

     

     

     

    « Mon sourire vacilla, mais je me hâtai de rectifier ça avant que quiconque ne le remarque. Pour eux, j'étais Regan Flay, pom-pom girl, toujours première de la classe et fille de la députée Victoria Flay. J'aimais le petit Jésus, ma famille et les chevaux - toujours dans cet ordre. Comme le disait ma mère, j'étais l'exemple parfait d'une enfant élevée avec des limites fermes et de saines valeurs américaines, et je devais me conduire en tant que telle. C'est exactement ce que je m'efforçais de faire - si on excluait les troubles de l'anxiété, la consommation excessive de petites pilules et un peu d'espionnage social par-ci, par-là.

     

    En gros, si j'avais été élevée avec de "saines valeurs américaines", ça expliquait à quel point le pays était dans la merde. » (p. 28)

     

     

     

    « Mon café à la main, je sortis de la voiture et affichai sur mon visage un grand sourire factice. Chaque jour sans exception, rien qu'à la vue des doubles portes vitrées du lycée, ma pression artérielle augmentait. Et dès l'instant où j'entrais, je pressais un interrupteur interne pour me changer en une version de moi-même qui n'existait pas réellement. » (p.40-41)

     

     

    « - Tu ferais bien de prier pour que le test soit négatif. Toute ma campagne est basée sur les valeurs familiales. Qu'est-ce que le public penserait de moi si ma propre fille était une junky ?

     

    Je ne répondis pas. J'avais peur de ce que je risquais de dire. Bien sûr, elle avait réussi à retourner la situation pour en faire quelque chose qui la concernait, elle. Bien sûr que si je me droguais, elle s'inquiéterait plus pour son image publique que pour ma santé. » (p.133)

     

     

     

    «  C'était exactement pour ça que je n'avais pas de petit ami. Pour ne pas lui donner encore un autre aspect de ma vie à contrôler. » (p.137)

     

     

     

    « - Le lycée était un peu plus dur que ce à quoi je m'attendais. Tout le monde croit que ma vie est parfaite. Ce qu'ils ne savent pas, c'est que je tiens à peine le coup. En fait non, je ne tiens pas le coup. Pas du tout. C'est ça, le problème. Et puis, il y a ma mère, qui est députée.

     

    (…) Elle a planifié ma vie entière, placé en moi des attentes que je suis incapable de satisfaire.

     

    Même si je ne voyais pas Nolan, j'entendais son souffle régulier dans le silence qui avait suivi mes mots. Enfin, il demanda :

     

    - Quel genre d'attentes ?

     

    - La perfection, soufflai-je.

     

    Une petite voix dans ma tête, l'ancienne Regan, me hurlait de la fermer, que j'en avais trop dit. Tu montres des faiblesses, sifflait-elle. Peut-être. Mais je m'étais déjà trop ouverte pour reculer, j'avais dévoilé toutes mes cicatrices. Et puis, qui décidait de la limite entre force et vulnérabilité ? Parce qu'à cet instant, je ne voyais pas la différence. J'étais venue ici ce soir pour m'excuser auprès des innombrables personnes que j'avais blessées, mais il m'avait fallu attendre jusqu'à cet instant pour me rendre compte que la personne à qui j'avais fait le plus de mal, c'était moi-même. (…)

     

    - Je devais être parfaite. Irréprochable. Tout le temps. Pas seulement à la maison, mais aussi à l'école, à l'église... Même pour faire mes courses, parce que tout le monde me regardait tout le temps. C'était comme si le monde entier était là, à attendre que je me plante. Et j'ai retenu mon souffle pendant des années, parce que je savais que ce n'était qu'une question de temps avant que je dérape et que tout parte en vrille. » (p.206-207)

     

     

     

    (Blacklistée de Cole GIBSEN)

     

     

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    « Dans le monde, il y a de nombreuses familles monoparentales, où le père ou la mère n'est plus là.

     

    Dire qu'un enfant est à plaindre parce qu'il n'a plus qu'un seul parent, personnellement, je refuse d'accepter cette façon de penser. (…)

     

    Penser qu'il n'y a qu'un seul modèle de famille correct et que tous les autres sont à plaindre...cette manière de voir les choses, j'estime que c'est de la discrimination... » (p.16-17)

     

     

     

    « Existe-t-il vraiment des gens qui pensent … qu'il faudrait éviter que les enfants s'approchent de certaines personnes... juste parce qu'elles aiment quelqu'un du même sexe... comme s'il s'agissait de criminels ? (...)

     

    Sous prétexte d'une orientation sexuelle, des individus seraient soudainement néfastes pour les enfants ? Je trouve ça bizarre ! » (p.85-87)

     

     

     

    « Je fais comme mes potes, je dis quelle star je préfère ou quelle fille de la classe je trouve la plus mignonne mais, en réalité, ça fait un moment que j'ai réalisé que ceux que je trouve mignons, ce sont des garçons.

     

    Je sais qu'on appelle ça être « gay » ou « homo » mais... dans mon entourage... il n'y a personne comme ça. Alors je me suis renseigné sur le net. Quand j'ai appris qu'il y a plein d'autres personnes comme moi... ça m'a un peu rassuré. Mais j'ai aussi vu qu'il y a plein de gens qui écrivent des choses horribles à ce sujet. Quand j'ai lu leurs propos, ça a commencé à me faire peur et je me suis dit qu'il serait plus prudent de le cacher (…) mais petit à petit, ça a commencé à me peser. Je savais plus du tout comment faire. Je voulais demander conseil à quelqu'un mais il n'y avait personne à qui je pouvais me confier. » (p.146-148)

     

     

     

    (Le mari de mon frère, tome 2 de Gengoroh TAGAME)

     

     

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