•  

    « On l'a dit à la grand-mère

     

    Qui l'a dit à son voisin

     

    Le voisin à la bouchère

     

    La bouchère à son gamin

     

    Son gamin qui tête folle

     

    N'a rien eu de plus urgent

     

    Que de le dire à l'école

     

    A son voisin Pierre-Jean

     

    Clémence Clémence

     

    A pris des vacances

     

    Clémence ne fait plus rien

     

    Clémence Clémence

     

    Est comme en enfance

     

    Clémence va bien

     

    Ça sembla d'abord étrange

     

    On s'interrogea un peu

     

    Sur ce qui parfois dérange

     

    La raison de certains vieux

     

    Si quelque mauvaise chute

     

    Avait pu l'handicaper

     

    Ou encore une dispute

     

    Avec ce brave Honoré

     

    Clémence Clémence...

     

    Puis on apprit par son gendre

     

    Qu'il ne s'était rien passé

     

    Mais simplement qu'à l'entendre

     

    Elle en avait fait assez

     

    Bien qu'ayant toutes ses jambes

     

    Elle reste en son fauteuil

     

    Un peu de malice flambe

     

    Parfois au bord de son œil

     

    Clémence Clémence...

     

    Honoré c'est bien dommage

     

    Doit tout faire à la maison

     

    La cuisine et le ménage

     

    Le linge et les commissions

     

    Quand il essaie de lui dire

     

    De coudre un bouton perdu

     

    Elle répond dans un sourire

     

    Va j'ai bien assez cousu

     

    Clémence Clémence ...

     

    C'est la maîtresse d'école

     

    Qui l'a dit au pharmacien

     

    Clémence est devenue folle

     

    Paraît qu'elle ne fait plus rien

     

    Mais selon l'apothicaire

     

    Dans l'histoire le plus fort

     

    N'est pas qu'elle ne veuille rien faire

     

    Mais n'en ait aucun remords

     

    Clémence Clémence ...

     

    Je suis de bon voisinage

     

    On me salue couramment

     

    Loin de moi l'idée peu sage

     

    D'inquiéter les brave gens

     

    Mais les grand-mères commencent

     

    De rire et parler tout bas

     

    La maladie de Clémence

     

    Pourrait bien s'étendre là

     

    Toutes les Clémence

     

    Prendraient des vacances

     

    Elles ne feraient plus rien

     

    Toutes les Clémence

     

    Comme en enfance

     

    Toutes les Clémence

     

    Prendraient des vacances

     

    Elles ne feraient plus rien

     

    Toutes les Clémence

     

    Comme en enfance

     

    Se reposeraient enfin

     

     

     

    Anne SYLVESTRE – J'ai de bonnes nouvelles (1977)


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  • « Pédé. La pire insulte dans la cour de récréation, même s'il ne sait pas exactement ce que cela recouvre – deux hommes ensemble, mais qui font quoi ? Qui s'embrassent ? Qui s'aiment ? Qui s'aiment comment ?

     

    Un jour, Tom et lui ont vu dans la rue un homme en pantalon de cuir et débardeur qui parlait fort dans son téléphone portable en faisant de grands gestes avec ses mains. Tom lui a glissé à l'oreille que c'était un pédé et ils ont gloussé tous les deux. Ils se sont même amusés à l'imiter, mais longtemps après, parce qu'ils ne savaient pas trop si c'était bien de faire ça.

     

    Son père n'avait rien à voir avec cet homme-là. D'abord, il ne s'habillait pas comme ça. Gilles portait toujours des costumes, et le week-end, quand il ne travaillait pas, il mettait un jean et un tee-shirt. Pourquoi son grand-père avait-il dit ce mot-là, alors ? »(p.64-65)

     

     

    « C'est fini, l'époque des petites classes où ils se disputaient dans la cour de récréation à coups de « Mon père il est plus fort que le tien, il a une plus grosse voiture, il gagne plus d'argent ! »

     

    Au collège, ce qui compte, c'est qui on est, indépendamment de ses parents. On s'y fait respecter par ses seules qualités, ses seules prouesses, et on ricane dans le dos de ceux qui continuent de mettre en avant leur père ou leur mère. » (p.134)

     

     

     

    « - En fait, ce qui m'embête, c'est que... les autres ne se posent pas de question, vous comprenez. C'est facile pour eux. Ils savent.

     

    - Ils savent quoi, Théo ?

     

    - Que c'est avec des filles qu'ils ont envie de sortir, évidemment !

     

    - Et toi, tu ne sais pas ?

     

    Théo s'était contracté, les mains crispées sur le rebord de la table.

     

    « Non... Enfin, si. Je ne sais pas ! Comme mon père vit avec un homme maintenant et qu'avant il vivait avec ma mère, comment voulez-vous que je sache si je dois sortir avec une fille ou avec un garçon ? »

     

    François s'était approché de Théo et l'avait pris par les épaules.

     

    « Ce que j'entends dans ce que tu dis, Théo, c'est que tu n'as pas encore rencontré la personne qui te convient. Celle qui te fera dire : c'est elle et pas une autre. Celle qui te semblera une évidence. » (p.156-157)

     

     

     

    « - Comment on peut en être sûr ? Regardez mon père. Il aimait ma mère, avant, et aujourd'hui, c'est un homme qu'il aime.

     

    - C'est vrai, mais s'il vous a imposé, à vous comme à lui, autant de souffrance, c'était sans doute pour ne plus se mentir à lui-même. »

     

    Théo était demeuré songeur, plongé dans les souvenirs de la séparation.

     

    « Vous croyez qu'il y a des hommes qui sont homosexuels mais qui ne s'en rendent jamais compte ?

     

    - Bien sûr qu'ils s'en rendent compte, mais ils préfèrent le nier, ne pas savoir. Pour toutes sortes de raisons. La pression sociale, le qu'en dira-t-on, bref, le regard des gens « normaux ». Cela dit, c'est en train de changer. » (p.157-158)

     

     

     

    « Il n'y a pas de fatalité, Théo. Ce n'est pas parce que son père ou son frère est homosexuel qu'on l'est soi-même. L'attirance que l'on éprouve pour un être, lorsqu'elle est sincère, n'est pas dictée par la morale, la société, la mode ou que sais-je encore. Elle ne répond qu'à la loi du cœur. Alors, écoute ton cœur, Théo, c'est la meilleure chose que tu as à faire, car c'est lui qui te donnera la réponse à ta question. » (p.160)

     

     

     

    (Ne le dis à personne de Josette CHICHEPORTICHE)


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  • « Ils croient posséder et ils n'ont rien. Ils détruisent la Terre, oublient leurs enfants, oublient qu'un jour tout sera pourri par les fumées, les engrais, les gaz, les voitures, leurs centrales nucléaires, leurs déchets qu'ils cachent. Ils brisent, cassent, brûlent, sans savoir qu'ils scient la branche sur laquelle nous sommes tous assis.

     

    Nous n'avons rien, rien d'autre que notre fois, notre savoir, nos corps et nos esprits. Nos vies ensemble sont liées à jamais, depuis toujours. La Terre a donné à chacun de nos pas des pans de la sagesse qui manque aux gadjé. Ils ne bougent pas, restent attachés à des bouts de Terre, jusqu'à croire que la propriété est un acte. Ils sont fous de leurs biens.

     

    Nous avons collecté ces morceaux de l'humanité et nous devons les transporter toujours plus loin pour continuer à faire tourner la Terre. Ils ne savent pas que la Terre tourne parce que la marche de notre peuple la fait tourner. Nous, Gitans, Roms, Tsiganes, nous et aussi les nomades des déserts, les nomades de toutes races, de toute la Terre, nous donnons son mouvement circulaire au globe, par la force de nos pas.

     

    Nos pas font rouler la Terre sur elle-même, nos pas font marcher leur monde à eux aussi.

     

    Et ça non plus, ils ne le savent pas. Ils nous pensent inutiles, voleurs et fragiles ; nous sommes forts et nécessaires à leur survie.

     

    Peut-être nous sommes-nous arrêtés depuis trop longtemps maintenant ? Peut-être est-ce pour cela que la Terre ne tourne plus rond ? » (p.26-27)

     

    La Terre ne tourne plus rond

     

    « Partir pour où ? Partir comment ?

     

    L'appartement HLM, il n'en veut pas. Là, il est sûr de lui. Pas question de laisser le campement se défaire en appartements. Ils ne sont pas faits pour cette vie-là. La tribu doit se tenir. La tribu est une coquille qui protège l'oeuf qu'elle a en son centre. Sans coquille, l'oeuf s'étale, se dilue, se perd dans l'immensité et ne peut plus jamais donner naissance à rien ni personne. » (p.35-36)

     

     

     

    « Où trouver des quittances ? Ils ne paient pas de facture EDF, c'est le bloc électrogène qui les fournit en lumière. Le certificat de naissance d'Aicha va être difficile à obtenir, elle est née en Roumanie. Et un garant... Qui voudrait se porter garant de Gitans ? Les frères ouvriers de l'usine de recyclage gagnent-ils assez pour être crédibles ? Tous ces papiers sont impossibles à trouver, certains n'existent même pas. Jaime commence à se demander si le maire ne s'est pas moqué d'eux. Si cette proposition d'appartement est vraiment sérieuse ou seulement une façade pour cacher un grand vide. » (p.46)

     

     

     

    « Le lendemain, Jaime n'est pas étonné quand, à la mairie, il se confronte à un homme qui lui dit que tous ces papiers sont nécessaires. Que c'est la règle. Qu'il ne sera pas possible d'obtenir d'appartement s'ils ne veulent pas se soumettre à la loi du pays. Que c'est un effort que fait la mairie. Qu'ils doivent comprendre que cela ne les dispense pas de se comporter comme tout Français aurait à le faire. Que c'est toujours la même chose avec les gens du voyage, les étrangers, toujours la même chose.

     

    Jaime reconnaît les mots fermés de ceux qui ne les acceptent pas, de ceux qui derrière leur discours cachent la haine qu'ils ont pour son peuple. Il en a rencontré beaucoup déjà. Il n'en a pas peur, il les méprise. » (p.47)

     

     

     

    « Après, je ne sais rien de l'avenir. Ce n'est pas un temps qui nous préoccupe, nous les Roms. Le présent donne fort à faire déjà. » (p.72)

     

     

     

    (Alors, partir ? de Julia BILLET)


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  • « L'idée que c'était un comportement anormal m'a très tôt frappée, vers le CE2 ou le CM1. (Tu le sais quand on parle de toi dans ton dos, non?) Mais je m'en fichais. Ça me passait au-dessus. Soyons anormaux ! C'était mon credo. Jusqu'à ce que je déchante.

     

    En quatrième, j'ai intégré l'équipe de street-hockey des Ashland Blackhawks. La ligue était organisée par un tas de gamins, bas du casque pour la plupart, qui cherchaient simplement une bonne raison de filer des coups à droite et à gauche. J'étais la seule fille (comme toujours, ainsi soit-il), alors on ne me frappait que rarement.

     

    Le capitaine de l'équipe, qui faisait aussi office d'arbitre de ligue, était un punk d'une quinzaine d'années, appelé Bubba Shapiro. (…)

     

    Un jour, un gars du nom de Chris York a raté l'entraînement, et Bubba a fait une annonce : « Bon, les gars, Chris a fait son coming out à l'école aujourd'hui, alors il va falloir continuer sans lui. »

     

    J'ai levé la main pour demander : « Coming quoi ? »

     

    Les bas du casque ont tous rigolé.

     

    J'ai encore levé la main.

     

    « Pardon, mais... quel est le rapport avec le hockey ? »

     

    Bubba a levé les yeux au ciel avant de m'expliquer que les gays n'aimaient pas le sport.

    Comment savoir si je suis gay

     

    Pour info, moi non plus je n'ai jamais vraiment aimé le sport. Je m'étais inscrite dans l'équipe parce que Papa avait dit que j'aurais besoin d'activités extrascolaires sur mon CV pour entrer à l'université. (…)

     

    Cette association entre sport et identité sexuelle n'a cessé de me tarauder, jusqu'au soir où, tandis que Maman était en train de se maquiller, je lui ai demandé comment savoir si j'étais gay.

     

    - Dis-moi, a-t-elle murmuré en terminant d'appliquer son mascara. Qu'est-ce que tu ressens quand tu vois Jack Dawson ?

     

    J'ai rougi en souriant. Je suis sûre que mes yeux se sont mis à scintiller de manière inexplicable. ( …) Comme Titanic était interdit aux moins de treize ans, j'avais dû attendre jusqu'à (…) mon treizième anniversaire, à partir duquel Maman et moi l'avions regardé exclusivement à deux et en boucle. Nous l'avions vu vingt-neuf fois (exactement, pas approximativement). L'histoire et les effets spéciaux étaient certes de véritables prouesses, mais notre raison d'adorer ce film n'était pas un secret. Léo DiCaprio, qui incarnait le merveilleux Jack Dawson, était tout simplement trop craquant. (...)

     

    Avec un grand sourire, Maman s'est tournée vers sa coiffeuse. Elle a saisi le tube noir avec l'anneau argenté brillant au milieu – c'était son rouge à lèvres préféré, celui qu'elle portait pour les occasions spéciales.

     

    - Viens pas ici, Mary. Que je te montre deux, trois petits trucs.

     

    Durant les vingt minutes qui ont suivi, j'ai eu droit à ma première et dernière séance de maquillage. Je n'ai aucune objection morale contre le maquillage, tu vois, mais c'est juste que... je me connais. Et le maquillage, ce n'est pas moi. Si on ajoute ça à mon comportement légèrement à cran, agressif et intraitable, je crois que j'aurais fait une lesbienne plutôt correcte. Sans vouloir cataloguer une portion de la population, évidemment. Je suis sûrs qu'il y a des tas de lesbiennes romantiques dans le monde qui engloutissent des bassines de crème glacée et qui sanglotent à la fin des comédies romantiques du début des années quatre-vingt-dix. Mais pour en revenir à moi, dans cette vieille voiture, je suis madame Winslet avec Léo, pas l'inverse. Ça a l'air bête, dit comme ça, mais je crois que comprendre qui on est – et qui on n'est pas – est la chose la plus importante de toutes les choses importantes. » (p.75-76)

     

     

     

    (Mosquitoland de David ARNOLD)


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  • A propos de Mae JEMISON :

     

    « A la même époque, elle tombe dans le vortex des comics et de la science-fiction.

     

    - Je dirais que je suis moitié Catwoman moitié Spock. -

     

    Mais dans les romans qu'elle lit, les personnages intéressants ne sont jamais ni des filles ni des noirs. - Alors des filles noires, imaginez... -

     

     

    En tant que fille noire...

      

    A table, chez elle, ça parle de politique, de droits civiques, de Stokely Carmichael et de Malcolm X.

     

    - Ne dis plus que tu es « de couleur », Mae. Tu es NOIRE. -

     

    Sa mère lui apprend qu'elles sont belles comme elles sont et qu'elles porteront désormais avec fierté leurs cheveux naturels.

     

    Mais son père lui apprend aussi qu'elle a un devoir d'excellence.

     

    - En tant que fille noire, tu vas devoir être deux fois meilleur qu'un homme blanc pour arriver où tu veux. » (p.147)

     

     

     

    (Culottées de Pénélope BAGIEU)


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  •  

    « Déjà une semaine qu'on faisait ça. Nous préparer tous les soirs. Nous asseoir aux terrasses des cafés, pour finalement rentrer bredouilles au camping avant minuit trente. Deux pauvres cendrillons de pacotille, incapables de se faire inviter à une soirée amusante. Incapables de taper dans l'oeil des beaux garçons. Voilà ce que nous étions, seules et un peu dégoûtées. Un peu cruches aussi, je m'en rends compte maintenant, à nous gâcher les soirées. On aurait mieux fait de rigoler toutes les deux, de jouer aux cartes, aux fléchettes, de nous balader sur la plage. Au lieu de ça, nous nous mettions en vitrine comme deux tartes aux fraises, attendant d'être croquées. » (p.9)

     

    L'amour fait perdre la tête

     

    "Au lycée, Maman a dit que j'étais absente pour un petit examen médical. Un mot d'excuse. Un mensonge entendu. Ces choses-là ne se racontent pas. Elles font honte. Ma mère a honte, je le sens. Elle a ce petit sourire de travers qui fait semblant de pardonner. Moi, je ne veux pas qu'on me pardonne. Je veux qu'on accepte. Je veux qu'on dise que l'amour fait perdre la tête et que les cours d'éducation sexuelle devraient être accompagnés d'autre chose que d'un kit de prévention des risques. Capote-pilule-MST. Tu parles d'un triptyque ! C'est comme ça qu'on nous parle de la première fois. Rien sur les frissons, les émotions, rien sur la force des désirs. C'est comme si un marin se préparait au tour du monde sans tenir compte de la puissance du vent. Moi, j'ai glissé dans une tornade et personne ne m'avait prévenue d'un tel cataclysme. » (p.19)

     

     

     

    « Le désir amoureux, comme la mer, n'était pas sans danger. Fascinant, hypnotique, rassurant vu de loin, mais parfois, comme la mer, il prenait des vies, brisait des corps et ravivait des manques. » (p.35-36)

     

     

     

    « - Tu sais déjà ce que tu veux faire plus tard, Pia ? M'a demandé l'amie de ma mère.

     

    J'ai eu envie de la mordre. De lui gueuler que je ne voulais pas être enceinte à quinze ans et faire des études longues, très longues. Parce que j'étais une bonne élève, parce que j'aimais étudier, parce que je n'avais pas envie de devenir mère à un âge où on ne veut surtout pas ressembler à la sienne. J'avais envie de lui hurler ma peur de l'avenir. Ce terrible avenir qui se cachait peut-être sous mon pull, tout cela parce que j'avais eu envie de faire l'amour avec un garçon et que je l'avais fait. » (p.60)

     

     

     

    « Je ne suis pas une jeune fille rangée. J'ai grandi plus vite que prévu. Je suis tombée enceinte par accident et j'ai décidé d'avorter, parce que je ne veux pas être mère. Pas maintenant. Pas comme ça. C'est un choix, un droit, c'est la moindre des choses et pourtant ce n'est pas une moindre chose. Je hais ceux qui osent penser que les femmes font cela à la légère. Je n'oublierai jamais ce jour, je le sais. Je sais aussi que désormais, j'ai un corps. Un corps avec ses désirs, ses fougues, ses blessures, ses secrets. Un corps qui m'appartient. » (p.93)

     

     

     

    (Trop tôt de Jo WITEK)


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  •  

    « Je sais. Je dis trop de choses. Je veux trop de choses. Et je ne suis pas un garçon ! La belle affaire ! Comme s'il fallait être un garçon pour souhaiter vivre libre ! Est-ce qu'être une femme est une malédiction ?

     

    Vous me reprochez d'avoir un cerveau et de m'en servir ! Vous dites que je prends de mauvais chemins, que vous craignez que je ne sois pas une bonne chrétienne. Pourtant je suis comme votre dieu m'a faite, et qu'y puis-je s'il a placé sous mes cheveux quelque chose qui vit, qui bat, un esprit qui me dit que la vie est pleine de choses à tenter et qu'il est inutile de porter corset et bas de soie pour être vivante ! » (p.9)

     

    Souhaiter vivre libre

     

    « J'aime discuter avec Louison, elle aussi veut apprendre le beau métier de la médecine. Nous parlons toutes les deux chaque soir de tout ce que nous ferons dans le monde. C'est moi qui lui ai appris à lire, ma mère, à la cuisine. Et j'en suis fière !

     

    Vous voyez qu'il s'en passe de belles choses dans les cuisines. Louison, en plus d'être femme, est née pauvre, alors apprendre lui est doublement interdit ! Et tout cela ne vous révolte pas, non, je sais. Vous trouvez que le monde est ainsi fait et qu'il va bien. Il y a les hommes et les femmes, les riches et les pauvres comme il y a les malades et les bien portants !

     

    Eh bien non ! Je ne m'y ferai jamais à un tel monde ! » (p.18-19)

     

     

     

    (Même les chinoises n'ont plus les pieds bandés de Jeanne BENAMEUR)

     


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  • « C'est l'été précédent ma rentrée en CE2. Une nouvelle famille vient d'emménager en face de chez moi. Ils ont un garçon, Ricky, d'à peu près mon âge. On a tous les deux le même vélo, un super Schwinn fluo : c'est plus qu'il n'en faut pour devenir amis vite fait bien fait. Il n'articule pas bien et il réfléchit au ralenti, mais il marche vite. Chacun de ses pas est rapide et délibéré, comme s'il était toujours en retard. Nous passons l'été entier ensemble. Et c'est trop bien. Et puis l'école reprend. Devant tout le monde et dans la cour, Ty Zarnstorff dit : « Hé Mim, si tu aimes tant Ricky le Gogol, pourquoi tu ne te maries pas avec lui ? » Tout le monde rigole. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais j'en sais suffisamment pour me rendre compte que ce n'est pas gentil. Alors je colle un coup de poing à Ty, je lui casse le nez et je me fais virer un jour de l'école. Ce soir-là au dîner, je demande à Maman ce que « gogol » veut dire et si Ricky est un gogol. Elle dit : « Gogol c'est un mot très méchant utilisé par des gens très méchants. Ricky a une maladie qui s'appelle la trisomie 21, et ça veut juste dire qu'il est un peu plus lent que les autres, c'est tout. (…)

     

    Il y a bien pire dans la vie que d'être un peu lent d'esprit, dit-elle. Tu as cassé le nez de ce gamin, n'est-ce pas ? Celui qui s'est moqué de Ricky ? » Je dis « Affirmatif, madame. » « Bien », conclut-elle. » (p.126-127)

      

    Ce que gogol veut dire

     

    « Walt sautille sur son siège et applaudit en poussant de petits couinements. Sans me laisser le temps de le calmer, Beck détourne son objectif sur lui et, une fraction de seconde, je vois la scène se dérouler au ralenti. Un sourire intense et sincère sur le visage de Beck, il sourit AVEC, pas A. Maman disait qu'on apprenait beaucoup sur une personne à la façon dont elle traitait les innocents, et Walt est l'incarnation pure et simple de l'innocence. Tout comme Ricky. Je repense à Ty Zarstorff et à ses petits clones brutaux, unis dans leur mépris pour les enfants qui s'écartaient de la meute. Même s'ils étaient inoffensifs, naïfs ou faibles. Même si Ricky avait fini par arrêter d'essayer de se faire des amis et décidé de demeurer dans le désir pathétique qu'on lui fiche la paix.

     Même si j'étais amie avec Ricky cet été-là, avant, Dieu me pardonne, de l'ignorer à la récré, en classe, à la cantine et au sport. Purée, je n'arrive pas à croire que j'ai fait ça. Et mes instincts ne se sont pas améliorés avec le temps. Au lieu de me joindre au rire, à la joie immaculée, comme Beck, ma première réaction à l'enthousiasme de Walt a été de vouloir le calmer. De minimiser sa honte. Minimiser la mienne, en fait.

     Je me retourne vers la vitre, avec mon sourire à moi, plus timide que je ne le voudrais. Et je pleure en pensant à tous les Ricky et tous les Walt du monde, qui sourient au nez de tous ces Ty Zarnstorff. Je pleure parce que je n'ai jamais souri comme ça, pas une seule fois de ma vie. » (p.202-203)

     

     (Mosquitoland de David ARNOLD)


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  • « Il faut se rappeler que la période de mon enfance, qui s'étend de la fin des années 2040 au déclenchement de la guerre en 2061, fut une des plus troublées de l'histoire de l'humanité. On se cloîtrait, et on s'armait. Déjà les dirigeants préparaient l'opinion à l'apparente nécessité du conflit.

    L'homme n'aime pas ce qui lui est étranger

     

    Et puis à l'époque déjà, rares étaient ceux qui ne vivaient pas en ville. On regardait les hors-cité avec amusement, un peu de commisération, un peu de méfiance aussi, puisque l'homme n'aime pas ce qui lui est étranger. A mesure que passeront les années, ceux qui comme moi auront décidé de s'affranchir des contraintes des mégalopoles, qui ne supporteront plus la promiscuité assortie de la solitude, qui ne voudront plus regarder leur vie à travers un masque, ceux-là seront de plus en plus rejetés. Mais l'ostracisme m'importe peu ; c'est moi qui ai fait le premier pas pour m'éloigner du monde. C'est moi qui ne veux plus d'eux tous, après ce que j'ai vécu. Donnez la vue à un homme aveuglé par le bandeau de son ignorance, en lui retirant la pièce de tissu tendue jusqu'alors sur ses yeux. Comment pourrait-il prétendre à un retour à son ancienne condition ? La guerre m'a arraché mon bandeau, j'ai vu ce dont nous sommes capables, je ne serai plus jamais le même, et je ne veux plus jouer leur comédie. » (p.24-25)

      

     (La guerre des plaines bleues de Jean-François CHABAS)


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  •  

    « Lorsque j'étais ado, il y en avait un comme lui, dans mon quartier. Un blondinet aux fesses rondes que ses parents avaient eu la bonne idée de prénommer Jean-Marc, ce qui est dur à porter quand on aime emprunter les jupes de sa mère et qu'on chante François Deguelt avec une voix de soprano.

     

    Il avait droit à tous les noms d'oiseaux ? Tantouze, lopette, p'tite fiotte, pédé, c'était les plus flatteurs et les plus distingués.

     

    Son père était routier et le cognait chaque dimanche pour le guérir de ses mauvais penchants. Sa mère le consolait et l'appelait mon bébé. Il se faisait charrier par tous les cons de mon âge.

     

    Sa vie n'était qu'une tartine de fiel sur un quignon de pain moisi.

     

    Il s'est jeté du toit de sa maison, à la fin d'un week-end trop long. Sûrement découragé par la bêtise humaine. Il a raté son grand plongeon, et s'est retrouvé paraplégique.

     

    Il avait à peine quinze ans.

     

    On ne décide pas

     

     

    Quand j'ai appris ce qui lui était arrivé, je me suis senti merdeux, même si je n'y étais pour rien à titre personnel – à titre plus personnel que les autres, en tout cas. Je ne lui avais jamais adressé la parole. Mais les regards en coin, les rires gras, les clins d'oeil, ça aussi ça peut pousser quelqu'un dans le vide, je crois. Du coup, si on fait bien le compte, on était quelques-uns à le faire sauter du toit, ce soir-là. Son père en première ligne, et nous autres, en renfort. Nous tous, les hommes forts.

     

     

     

    Arrivé à mon âge, à moins de n'avoir rien compris à la vie, on se fout du choix des gens. Il y a des hétéros, il y a des homos. Il y a des multicartes. Il y a des indécis. On ne décide pas plus de ce qui nous fait bander que de naître gaucher, frisé ou aux yeux verts.

     

    Ni mérite ni honte.» (p.55)

     

     

     

    (Bon rétablissement de Marie-Sabine ROGER)


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