•  « Elle sait qu’ici, dans son pays, les victimes de viol sont considérées comme les coupables. Il n’y a pas de respect pour les femmes, encore moins si elles sont Intouchables. Ces êtres qu’on ne doit pas toucher, pas même regarder, on les viole pourtant sans vergogne. On punit l’homme qui a des dettes en violant sa femme. On punit celui qui fraye avec une femme mariée en violant ses sœurs.

    Le viol comme arme de destruction massive

    Le viol est une arme puissante, une arme de destruction massive. Certains parlent d’épidémie. Une récente décision d’un conseil de village a défrayé la chronique près d’ici : deux jeunes femmes ont été condamnées à être déshabillées et violées en place publique, pour expier le crime de leur frère parti avec une femme mariée, de caste supérieure. Leur sentence a été exécutée. » (p.91)

       

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

      

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  •  

    "Comme beaucoup de Français, je ne sais pas grand-chose des Roms.

     

    Quelle est leur origine géographique ? Pourquoi fuient-ils leur pays ? Pourquoi s'installent-ils en France, là où ils sont si mal reçus ?

     

    Manon Fillonneau, déléguée générale du Collectif National des droits de l'Homme / Romeurope :

    "Les Roms représentent 8 à 10% de la population roumaine et 7% de la population hongroise. Mais ils sont aussi présents en Bulgarie, en République Tchèque, en Turquie, en Serbie, au Kosovo...  En fait, le terme "rom" signifie "homme" en langue romani.

     

    Entre 15 000 et 20 000 personnes originaires des pays de l'Est vivent en bidonville en France : environ 90% sont des Roumains. Mais il s'agit aussi bien de Roms roumains que de Roumains précaires." (p.63)

     

     

     

    "Elena n'a pas eu affaire au racisme en France. Pourtant, concernant les Roms,  les préjugés ont la vie dure. Cela ne date pas d'hier : depuis longtemps, dans l'imaginaire collectif, les Roms traînent une image de voleurs, de "faiseurs d'histoires".

     

    On les croit nomades alors que l'habitat en bidonville n'est pas un choix mais une nécessité... (...)

     

    On imagine qu'ils ont "déferlé" sur l'Europe de l'Ouest et notamment la France. Or, dans les faits, ils représenteraient en France 1 à 2% des Roms de Roumanie. Et depuis 2005, ce chiffre est relativement stable. Il n'y a donc pas d'"invasion" rom.

     

    On imagine aussi que les Roms exploitent leurs enfants en faisant la mendicité avec eux. Mais c'est parce qu'ils n'ont pas le choix. Laisser un enfant dans un bidonville toute une journée ? C'est impossible pour les parents et ce serait très dangereux !" (p.76-77)

     

     

     

    "Les politiques, de droite comme de gauche, confondent volontiers Roms et "gens du voyage" et les accablent de tous les maux. Ils constituent une parfaite excuse pour mener des politiques sécuritaires plus dures.

     

    Les Gens du Voyage que l'on appelle parfois Gitans, Manouches ou Forains, vivent en France depuis très longtemps. Bien que citoyens français depuis des générations, jusqu'à peu, ils n'avaient pas droit à une carte d'identité." (p.78)

     

     

     

    ("Mes voisins roms" par Joséphine LEBARD et Julien REVENU in TOPO n°12)

     

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  • « - De toute façon, tu comprends de quoi je parle, Darren ? Des gays, des homosexuels ? Les gens les traitent de pédés, mais c’est péjoratif, maintenant. Avant on les appelait des tapettes. Aujourd’hui, disons que les gens sont plus politiquement corrects. Ce qui signifie…

     Darren écoutait dans un morne silence. Il ne savait où regarder, sinon par terre.

     - …Pour Eddy, je n’ai jamais été très inquiet. C’est le genre de garçon qui sait s’occuper de lui. Personne ne va se frotter à Eddy Flynn ! Mais toi…

     Darren mâchonnait sa lèvre, accablé. Il n’en croyait pas ses oreilles !

     

    - …Avec le visage que tu as, ton air si tranquille et confiant. Disons que tu ressembles plus à ta mère qu’à ton vieux et qu’à ton frère, tu vois. Je ne veux pas dire que tu aies l’air féminin – efféminé -, pas le moins du monde.

     (…)

    Suspicion

     

    Walt Flynn poursuivit, d’une voix toujours hésitante : Darren ne devait pas le comprendre de travers, il trouvait normal qu’il y ait des lois pour protéger ces gens. Et les lesbiennes aussi. Il pensait que ces lois étaient nécessaires. De même qu’étaient nécessaires les lois pour protéger les enfants contre les pédophiles. Comme ces prêtres dont on entend sans cesse parler. « Tu vois, je ne suis pas contre la culture gay. Je me rends compte que beaucoup d’homosexuels sont des gens bien, des gens corrects. Ils sont nés avec un petit problème du côté des chromosomes ou des hormones, et ils ne peuvent pas être autrement. Certains ont subi des opérations pour changer de sexe, mais ce sont des cas extrêmes. Je n’ai rien contre eux, tant qu’ils gardent les mains dans les poches et ne touchent pas à mes fils. Un ministre du culte gay, comme dans l’église épiscopalienne, ça ne me pose aucun problème. Ils ont des femmes pasteurs, alors pourquoi pas des gays ? je n’ai rien contre ceux qui sont corrects, et qui se déclarent comme tels. Mais ceux qui font semblant d’être hétéros, qui draguent dans les centres commerciaux, dans les salles de jeux vidéo, ou sur Internet… qui se cachent dans les toilettes… ça me rend malade, et pas seulement moi. »

     Le père de Darren s’était tellement énervé qu’il semblait presque parler tout seul, de façon confuse, rageuse et chaotique. Trop jeune pour comprendre que son père voulait le protéger contre tout ce qui aurait pu lui faire du mal, Darren, paralysé par la gêne, ne savait que dire. » (p.55-57)

        

    (Sexy de Joyce Carol OATES)

     

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  • « Auprès de ses collaborateurs et associés, Sarah ne laissait rien paraître. Elle avait pour règle de ne jamais parler de ses enfants. Elle ne les mentionnait pas, n’avait pas de photo d’eux dans son bureau. Lorsqu’elle devait quitter le cabinet pour une visite chez le pédiatre ou une convocation à l’école à laquelle elle ne pouvait déroger, elle préférait dire qu’elle avait un rendez-vous extérieur. Elle savait qu’il était mieux vu de partir tôt pour prendre un verre que d’évoquer des problèmes de nounou. Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice.

    Une violence ordinaire

    C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. Sarah en avait tiré une leçon pour elle-même. Lors de ses deux grossesses, elle n’avait rien dit à sa hiérarchie. Etonnamment, son ventre était resté plat longtemps : jusqu’à sept mois environ, sa gravidité était quasi indécelable, même pour ses jumeaux, comme si au creux d’elle-même ses enfants avaient senti qu’il valait mieux rester discrets. C’était leur petit secret, une sorte de pacte tacite entre eux. Sarah avait pris le congé maternité le plus bref possible, elle était revenue au bureau deux semaines après sa césarienne, la ligne impeccable, le teint fatigué mais soigneusement maquillé, le sourire parfait. Le matin, avant de garer sa voiture en bas du cabinet, elle faisait une halte sur le parking du supermarché voisin, afin de retirer les deux sièges bébés de la banquette arrière et de les placer dans le coffre, pour les rendre invisibles. Bien sûr, ses collègues savaient qu’elle avait des enfants, mais elle prenait soin de ne jamais le leur rappeler. Une secrétaire avait le droit de parler petits pots et poussées dentaires, pas une associée. » (p.37-38)

     

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

     

      

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  • "Kamal parle de sa religion, de ses croyances, du Rehat Maryada,le code de conduite des sikhs qui leur interdit de se couper les cheveux et la barbe, comme de boire, fumer, manger de la viande ou se livrer aux jeux de hasard. Il parle de son dieu qui prône une vie intègre et pure, un dieu unique et créateur qui n’est ni chrétien, ni hindou, ni d’aucune confession, qui est UN, voilà tout. Les sikhs pensent que toutes les religions peuvent mener à lui, et qu’à ce titre elles sont toutes dignes de respect. Giulia aime l’idée de cette foi sans péché originel, sans paradis et sans enfer – ces derniers n’existent que dans ce monde-ci, pense Kamal, et elle songe qu’il dit vrai.

      

    La foi des sikhs

     

    La religion sikh, explique-t-il, considère qu’une femme a la même âme qu’un homme. Elle traite de manière égale les deux sexes. Les femmes peuvent réciter les hymnes divins au temple, officier lors de toutes les cérémonies, comme celle du baptême. Elles doivent être respectées, honorées pour leur rôle dans la famille et la société. Un sikh doit regarder la femme d’un autre comme une sœur ou une mère, la fille d’un autre comme la sienne. Signe révélateur de cette égalité, les prénoms sikhs sont mixtes, indifféremment utilisés pour les hommes et les femmes. Seul le deuxième nom les différencie : Singh pour les hommes, qui signifie « Lion », et Kaur pour les femmes, qu’il traduit par « Princesse »."  (p.100-101)

      

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

      

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    « Ce qu’il n’a pas dit, ce que personne n’a évoqué, c’est cet effet plus indésirable encore que le syndrome mains-pieds, plus terrible que les nausées ou ce brouillard cognitif dans lequel, parfois, elle est plongée. Cet effet auquel elle n’était pas préparée, et qu’aucune ordonnance ne viendra soigner, c’est l’exclusion qui va de pair avec la maladie, cette lente et douloureuse mise à l’écart dont elle est devenue l’objet.

     

     

     

    Au début, Sarah ne veut pas mettre de mot sur ce qui se passe au cabinet. Elle préfère ignorer les « oublis » de ses collègues, et cette indifférence nouvelle dans les yeux de Johnson. A vrai dire, le terme est mal choisi, c’est plutôt une forme de distance, un étrange refroidissement de leurs échanges. Il faut plusieurs semaines de rendez-vous auxquels on ne l’a pas conviée, de réunions où elle n’était pas invitée, de dossiers qu’on ne lui a pas donnés, de clients qu’on ne lui a pas présentés, pour qu’enfin elle en ait la certitude : on est en train de l’écarter.

     

     

    L’exclusion qui va de pair avec la maladie

     

    Cette violence porte un nom, qu’elle a du mal à prononcer : discrimination. Un terme qu’elle a cent fois entendu lors de ses procès, et qui ne l’a jamais vraiment concernée – du moins le croyait-elle. Elle en connaît pourtant par cœur la définition : « Toute distinction opérée entre les personnes en raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation ou identité sexuelle, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » Le terme est parfois associé à celui de « stigmate », tel que le sociologue Erving Goffman le définit : « Attribut qui rend l’individu différent de la catégorie dans laquelle on voudrait le classer. » Un individu qui en est affligé est donc un stigmatisé, qui s’oppose aux autres, que Goffman appelle les normaux.

     

    Sarah le sait maintenant : elle est stigmatisée. Dans cette société qui prône la jeunesse et la vitalité, elle comprend que les malades et les faibles n’ont pas leur place. Elle qui appartenait au monde des puissants est en train de basculer, de changer de camp.

     

     

     

    Quel recours contre cela ? Contre la maladie, elle sait comment lutter, elle a des armes, des traitements, des médecins à ses côtés. Mais contre l’exclusion, quels remèdes ? On est en train de la pousser lentement vers la sortie, de l’enfermer dans un placard, que peut-elle faire pour inverser sa trajectoire ? » (p.159-160)

     

     

     

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

     

     

     

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  • " Xavier était redevenu un bébé. Il avait perdu presque tous ses acquis : la marche, la propreté, la parole. Tout ça lui reviendrait, il suffisait d'être patient. Mais il n'irait pas plus loin. Bref, de bébé, il deviendrait enfant. Adulte, jamais. Et pourtant, son corps se développerait. A force de soins et d'attentions, il pourrait peut-être acquérir une petite autonomie, se livrer à quelques travaux manuels…

     Mon grand frère était devenu un attardé mental. Un anormal. Un débile.

     - Et physiquement, murmurai-je, ça se verra ? A part le trou dans la gorge…

     - Il faudra surveiller son poids... Manger deviendra un de ses grands plaisirs…

     Mes parents en savaient-il autant ? Avaient-ils compris qu'ils venaient d'hériter d'un enfant à vie ? Pensaient-ils, comme moi, qu'il aurait mieux valu que Xavier ne se réveille pas ?" (p.23-24)

       

    "Papa me reprochait de ne pas aider. En particulier, je ne voulais pas rester seul avec Xavier. J'avais peur. Il était devenu imprévisible, incontrôlable. Je criagnais qu'il se blesse en heurtant un meuble, qu'il mette le feu, qu'il se noie dans la baignoire. Il était à la fois si fort et si pataud !

     En fait, j'osais à peine lui parler. Comment gronder un frère retombé en enfance ? Comment trouver le ton ?" (p.37)

       

    Un enfant à vie

    "J'avais envie de lui dire que c'était encore plus affreux que ça. Qu'il ne comprenait rien. Qu'il mangeait gloutonnement et salement. Qu'il avait un air de bon chien. Qu'il touchait tout le monde de ses doigts moites et mous. Que ce n'était plus Xavier. Que j'aurais préféré le voir mort. Que chez nous, c'était devenu irrespirable à cause de lui. Que j'avais honte. Honte de lui, de moi, de ma mère et de son faux entrain, de mon père et de sa lâcheté. Que je voulais disparaître." (p.39-40)

      

    "J'essayais de m'imaginer qu'il était né ainsi. Il m'aurait été bien plus facile de l'aimer, de le choyer, de le protéger.

     Mais il avait été Xavier, mon frère aîné ! Mon idole, mon modèle... C'était ça qui était insupportable. Il n'avait pas le droit de me faite un coup pareil. De me lâcher et de redevenir bébé. Bébé à jamais. Je lui en voulais terriblement. J'en voulais à cette pauvre chose molle et sans défense. Quelle honte... !" (p.53-54)

       

    "A présent, il pouvait monter et descendre l'escalier, mais l'émotion le rendait maladroit et il se cognait partout. Je compris qu'il ressentait des chagrins et des joies, comme nous. C'était sans doute ça, le plus difficile : comprendre ce qui avait changé et ce qui n'avait pas changé chez lui. Il ne cessait de me surprendre. Je pense que c'est par peur qu'on fuit les handicapés. Ils nous déstabilisent, car on ne sait jamais à quoi s'attendre. Pour nous, les émotions et la compréhension vont ensemble. Avec eux, il faut apprendre à décomposer." (p.71)

      

    (Mon grand petit frère de Brigitte PESKINE)

     

     

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  • "Je viens d'une famille où l'on dit "la maison à mon cousin" ou "la valise à ma soeur". Où on dit "tata Nadine" et "tonton Jacques". Regarde qu'est-ce que je fais. On va sur Paris ou sur Chalon. On mange chaque soir à heure fixe devant le journal télévisé. Que les choses soient bien claires.

     

    Des fautes de goût

     Quand j'ai rencontré William, j'ai découvert un univers dont j'ignorais les usages comme les interdits. Il me reprenait, avec douceur, quand je faisais des fautes. Plus tard, il m'a félicitée pour mes progrès, je lisais des dizaines de livres et j'apprenais vite. Il était fier de moi. Quand Sonia est née, ou plutôt quand elle a commencé à prononcer ses premiers mots, il m'a dit qu'il était hors de question qu'elle appelle ma mère "mémé", ou qu'elle dise "tonton Thierry" à propos de mon frère. Les règles ont été posées. Nous avons élevé nos enfants dans la langue qui est la sienne. Ils disent "grand-mère" et "grand-père", ils vont à Paris, chez le coiffeur, ils déjeunent ou dînent, mais ne mangent jamais." (p.68)

       

    (Les loyautés de Delphine de VIGAN)

     

     

     

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  • « Elle marche sur le côté de la route, les yeux baissés, le visage dissimulé sous un foulard. Dans certains villages, les Dalits doivent signaler leur présence en portant une plume de corbeau. Dans d’autres, ils sont condamnés à marcher pieds nus – tous connaissent l’histoire de cet Intouchable, lapidé pour le seul fait d’avoir porté des sandales. Smita entre dans les maisons par la porte arrière qui lui est réservée, elle ne doit pas croiser les habitants, encore moins leur parler. Elle n’est pas seulement intouchable, elle doit être invisible. Elle reçoit en guise de salaire des restes de nourriture, parfois des vieux vêtements, qu’on lui jette à même le sol. Pas toucher, pas regarder. » (p.17-18)

       

    « Pourquoi s’en prendre à Lalita ? Sa fille n’est pas un danger pour eux, elle ne menace ni leur savoir, ni leur position, alors pourquoi la replonger ainsi dans la fange ? Pourquoi ne pas lui apprendre à lire et à écrire, comme aux autres enfants ?

     Balayer la classe, cela veut dire : tu n’as pas le droit d’être ici. Tu es une Dalit, une scavenger, ainsi tu resteras et tu vivras. Tu mourras dans la merde, comme ta mère et ta grand-mère avant toi. Comme tes enfants, tes petits-enfants et tous ceux de ta descendance. Il n’y aura rien d’autre pour vous, les Intouchables, rebuts de l’humanité, rien d’autre que ça, cette odeur infâme, pour les siècles et les siècles, juste la merde des autres, la merde du monde entier à ramasser.

     

    Intouchable

    Lalita ne s’est pas laissée faire. Elle a dit non. A cette pensée, Smita se sent fière de sa fille. Cette enfant de six ans, à peine plus haute qu’un tabouret, a regardé le Brahmane dans les yeux et lui a dit : non. Il l’a attrapée, l’a frappée avec sa baguette en jonc, au milieu de la classe, devant tous les autres. Lalita n’a pas pleuré, n’a pas crié, elle n’a pas émis un seul son. Lorsque l’heure du déjeuner a sonné, le Brahmane l’a privée de repas, il a confisqué la boîte en fer que Smita avait préparée pour elle. La petite fille n’a même pas eu le droit de s’asseoir, juste celui de regarder les autres manger. Elle n’a pas réclamé, elle n’a pas mendié. Elle est restée debout, seule. Digne. Oui, Smita se sent fière de sa fille, elle mange peut-être du rat mais elle a plus de force que tous ces Brahmanes et ces Jatts réunis, ils ne l’ont pas domptée, pas écrasée. Ils l’ont rouée de coups, zébrée de cicatrices mais elle est là, au-dedans d’elle-même. Intacte.

      

    Nagarajan n’est pas d’accord avec sa femme : Lalita aurait dû céder, passer le balai, après tout, ce n’est pas si terrible, un coup de balai, ça fait moins mal qu’un coup de baguette en jonc… Smita explose. Comment peut-il parler ainsi ?! L’école est faite pour instruire, non pour asservir. Elle va aller lui parler, au Brahmane, elle sait où il habite, elle connaît la porte dérobée à l’arrière de sa maison, elle y entre tous les jours avec son panier pour nettoyer sa fange… Nagarajan la retient : elle ne gagnera rien à affronter le Brahmane. Il est plus puisant qu’elle. Tous sont plus puissants qu’elle. Lalita doit accepter les brimades, si elle veut retourner à l’école. C’est à ce prix qu’elle apprendra à lire et à écrire. C’est ainsi dans leur monde, on ne sort pas impunément de sa caste. Tout se paye ici. » (p.70-71)

     

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

     

     

     

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  • « Moi au contraire, j’ai vraiment changé. Je porte toujours sur moi les mêmes hardes, mais j’ai réussi mon baccalauréat et je vais faire mes études à Pise. J’ai changé non pas en apparence, mais en profondeur. Les apparences suivront bientôt, et ce ne seront pas que des apparences. » (p.388)

      

    « Mes années à l’Ecole normale furent importantes, mais pas dans l’histoire de notre amitié. J’arrivai dans cet établissement bourrée de timidité et de maladresse. Je me rendis compte que je parlais un italien livresque qui frôlait parfois le ridicule, et au beau milieu d’une phrase presque trop élaborée, quand un mot me manquait, je remplissais le vide en italianisant un terme de dialecte : j’entrepris de me corriger. Je ne connaissais guère les bonnes manières, parlais très fort et mâchais en faisant du bruit avec la bouche : je fus obligée de tenir compte de la gêne des autres et essayai de me maîtriser. Anxieuse d’avoir l’air sociable j’interrompais des conversations, m’exprimais sur des faits qui ne me regardaient pas et me comportais avec trop de familiarité : je tentai désormais d’être aimable tout en gardant mes distances. Un jour, une fille de Rome, répondant à une question que j’avais posée je ne sais plus sur quoi, imita mon accent, ce qui fit rire tout le monde. Je fus vexée mais réagis en riant et en exagérant ma façon de parler, comme si je me moquais gaiement de moi-même.

     

     Au cours des premières semaines, je dus lutter contre l’envie de rentrer chez moi et me camouflai, comme toujours, derrière des apparences de modestie et de douceur. Dans ce rôle, je commençai à être remarquée et, peu à peu, à plaire. Je plus à des étudiantes et des étudiants, à des surveillants et des professeurs, sans avoir l’air de faire le moindre effort. Mais en réalité, ce fut un véritable travail. J’appris à contrôler ma voix et mes gestes. J’assimilai une série de règles – écrites et non écrites – de comportement. Je réduisis autant que possible mon accent napolitain. Je réussis à prouver que j’étais douée et digne d’estime mais sans jamais avoir recours à un ton arrogant, en ironisant sur ma propre ignorance et en feignant d’être moi-même surprise de mes bons résultats. J’évitais surtout de me faire des ennemis. Quand une des filles se montrait hostile, je concentrais mon attention sur elle, j’étais à la fois cordiale et discrète, serviable sans perdre ma retenue, et je ne changeais pas même d’attitude lorsqu’elle s’adoucissait et me recherchait. Je faisais pareil avec les professeurs. Naturellement, avec eux je me comportais avec davantage de précaution, mais l’objectif demeurait le même : m’attirer considération, sympathie et affection. Je manifestais un vif intérêt pour les enseignants les plus distants et austères, arborant un sourire serein et un air absorbé.

     Je me présentai assidûment aux examens et étudiai, selon mon habitude, avec une impitoyable discipline. J’étais terrorisée par l’échec et par l’idée de perdre tout ce qui, malgré mes difficultés, m’était immédiatement apparu comme le paradis sur terre : un espace à moi, un lit à moi, un bureau à moi, une chaise à moi, des livres, des livres et encore des livres, une ville aux antipodes du quartier et de Naples, et autour de moi rien que des gens qui faisaient des études et discutaient volontiers de ce qu’ils étudiaient. Je travaillai avec une telle constance qu’aucun professeur ne me mit jamais moins de trente sur trente. Au bout d’un an, je fus considérée comme l’une des étudiantes les plus prometteuses de l’Ecole, et chacun répondait cordialement à mes saluts pleins de respect. » (p.392-393)

       

    (Le nouveau nom d'Elena FERRANTE)

     

     

     

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