• « Auprès de ses collaborateurs et associés, Sarah ne laissait rien paraître. Elle avait pour règle de ne jamais parler de ses enfants. Elle ne les mentionnait pas, n’avait pas de photo d’eux dans son bureau. Lorsqu’elle devait quitter le cabinet pour une visite chez le pédiatre ou une convocation à l’école à laquelle elle ne pouvait déroger, elle préférait dire qu’elle avait un rendez-vous extérieur. Elle savait qu’il était mieux vu de partir tôt pour prendre un verre que d’évoquer des problèmes de nounou. Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice.

    Une violence ordinaire

    C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. Sarah en avait tiré une leçon pour elle-même. Lors de ses deux grossesses, elle n’avait rien dit à sa hiérarchie. Etonnamment, son ventre était resté plat longtemps : jusqu’à sept mois environ, sa gravidité était quasi indécelable, même pour ses jumeaux, comme si au creux d’elle-même ses enfants avaient senti qu’il valait mieux rester discrets. C’était leur petit secret, une sorte de pacte tacite entre eux. Sarah avait pris le congé maternité le plus bref possible, elle était revenue au bureau deux semaines après sa césarienne, la ligne impeccable, le teint fatigué mais soigneusement maquillé, le sourire parfait. Le matin, avant de garer sa voiture en bas du cabinet, elle faisait une halte sur le parking du supermarché voisin, afin de retirer les deux sièges bébés de la banquette arrière et de les placer dans le coffre, pour les rendre invisibles. Bien sûr, ses collègues savaient qu’elle avait des enfants, mais elle prenait soin de ne jamais le leur rappeler. Une secrétaire avait le droit de parler petits pots et poussées dentaires, pas une associée. » (p.37-38)

     

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

     

      

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  • "Kamal parle de sa religion, de ses croyances, du Rehat Maryada,le code de conduite des sikhs qui leur interdit de se couper les cheveux et la barbe, comme de boire, fumer, manger de la viande ou se livrer aux jeux de hasard. Il parle de son dieu qui prône une vie intègre et pure, un dieu unique et créateur qui n’est ni chrétien, ni hindou, ni d’aucune confession, qui est UN, voilà tout. Les sikhs pensent que toutes les religions peuvent mener à lui, et qu’à ce titre elles sont toutes dignes de respect. Giulia aime l’idée de cette foi sans péché originel, sans paradis et sans enfer – ces derniers n’existent que dans ce monde-ci, pense Kamal, et elle songe qu’il dit vrai.

      

    La foi des sikhs

     

    La religion sikh, explique-t-il, considère qu’une femme a la même âme qu’un homme. Elle traite de manière égale les deux sexes. Les femmes peuvent réciter les hymnes divins au temple, officier lors de toutes les cérémonies, comme celle du baptême. Elles doivent être respectées, honorées pour leur rôle dans la famille et la société. Un sikh doit regarder la femme d’un autre comme une sœur ou une mère, la fille d’un autre comme la sienne. Signe révélateur de cette égalité, les prénoms sikhs sont mixtes, indifféremment utilisés pour les hommes et les femmes. Seul le deuxième nom les différencie : Singh pour les hommes, qui signifie « Lion », et Kaur pour les femmes, qu’il traduit par « Princesse »."  (p.100-101)

      

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

      

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  •  

    « Ce qu’il n’a pas dit, ce que personne n’a évoqué, c’est cet effet plus indésirable encore que le syndrome mains-pieds, plus terrible que les nausées ou ce brouillard cognitif dans lequel, parfois, elle est plongée. Cet effet auquel elle n’était pas préparée, et qu’aucune ordonnance ne viendra soigner, c’est l’exclusion qui va de pair avec la maladie, cette lente et douloureuse mise à l’écart dont elle est devenue l’objet.

     

     

     

    Au début, Sarah ne veut pas mettre de mot sur ce qui se passe au cabinet. Elle préfère ignorer les « oublis » de ses collègues, et cette indifférence nouvelle dans les yeux de Johnson. A vrai dire, le terme est mal choisi, c’est plutôt une forme de distance, un étrange refroidissement de leurs échanges. Il faut plusieurs semaines de rendez-vous auxquels on ne l’a pas conviée, de réunions où elle n’était pas invitée, de dossiers qu’on ne lui a pas donnés, de clients qu’on ne lui a pas présentés, pour qu’enfin elle en ait la certitude : on est en train de l’écarter.

     

     

    L’exclusion qui va de pair avec la maladie

     

    Cette violence porte un nom, qu’elle a du mal à prononcer : discrimination. Un terme qu’elle a cent fois entendu lors de ses procès, et qui ne l’a jamais vraiment concernée – du moins le croyait-elle. Elle en connaît pourtant par cœur la définition : « Toute distinction opérée entre les personnes en raison de leur origine, de leur sexe, de leur situation de famille, de leur grossesse, de leur apparence physique, de leur patronyme, de leur état de santé, de leur handicap, de leurs caractéristiques génétiques, de leurs mœurs, de leur orientation ou identité sexuelle, de leur âge, de leurs opinions politiques, de leurs activités syndicales, de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée. » Le terme est parfois associé à celui de « stigmate », tel que le sociologue Erving Goffman le définit : « Attribut qui rend l’individu différent de la catégorie dans laquelle on voudrait le classer. » Un individu qui en est affligé est donc un stigmatisé, qui s’oppose aux autres, que Goffman appelle les normaux.

     

    Sarah le sait maintenant : elle est stigmatisée. Dans cette société qui prône la jeunesse et la vitalité, elle comprend que les malades et les faibles n’ont pas leur place. Elle qui appartenait au monde des puissants est en train de basculer, de changer de camp.

     

     

     

    Quel recours contre cela ? Contre la maladie, elle sait comment lutter, elle a des armes, des traitements, des médecins à ses côtés. Mais contre l’exclusion, quels remèdes ? On est en train de la pousser lentement vers la sortie, de l’enfermer dans un placard, que peut-elle faire pour inverser sa trajectoire ? » (p.159-160)

     

     

     

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

     

     

     

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  • " Xavier était redevenu un bébé. Il avait perdu presque tous ses acquis : la marche, la propreté, la parole. Tout ça lui reviendrait, il suffisait d'être patient. Mais il n'irait pas plus loin. Bref, de bébé, il deviendrait enfant. Adulte, jamais. Et pourtant, son corps se développerait. A force de soins et d'attentions, il pourrait peut-être acquérir une petite autonomie, se livrer à quelques travaux manuels…

     Mon grand frère était devenu un attardé mental. Un anormal. Un débile.

     - Et physiquement, murmurai-je, ça se verra ? A part le trou dans la gorge…

     - Il faudra surveiller son poids... Manger deviendra un de ses grands plaisirs…

     Mes parents en savaient-il autant ? Avaient-ils compris qu'ils venaient d'hériter d'un enfant à vie ? Pensaient-ils, comme moi, qu'il aurait mieux valu que Xavier ne se réveille pas ?" (p.23-24)

       

    "Papa me reprochait de ne pas aider. En particulier, je ne voulais pas rester seul avec Xavier. J'avais peur. Il était devenu imprévisible, incontrôlable. Je criagnais qu'il se blesse en heurtant un meuble, qu'il mette le feu, qu'il se noie dans la baignoire. Il était à la fois si fort et si pataud !

     En fait, j'osais à peine lui parler. Comment gronder un frère retombé en enfance ? Comment trouver le ton ?" (p.37)

       

    Un enfant à vie

    "J'avais envie de lui dire que c'était encore plus affreux que ça. Qu'il ne comprenait rien. Qu'il mangeait gloutonnement et salement. Qu'il avait un air de bon chien. Qu'il touchait tout le monde de ses doigts moites et mous. Que ce n'était plus Xavier. Que j'aurais préféré le voir mort. Que chez nous, c'était devenu irrespirable à cause de lui. Que j'avais honte. Honte de lui, de moi, de ma mère et de son faux entrain, de mon père et de sa lâcheté. Que je voulais disparaître." (p.39-40)

      

    "J'essayais de m'imaginer qu'il était né ainsi. Il m'aurait été bien plus facile de l'aimer, de le choyer, de le protéger.

     Mais il avait été Xavier, mon frère aîné ! Mon idole, mon modèle... C'était ça qui était insupportable. Il n'avait pas le droit de me faite un coup pareil. De me lâcher et de redevenir bébé. Bébé à jamais. Je lui en voulais terriblement. J'en voulais à cette pauvre chose molle et sans défense. Quelle honte... !" (p.53-54)

       

    "A présent, il pouvait monter et descendre l'escalier, mais l'émotion le rendait maladroit et il se cognait partout. Je compris qu'il ressentait des chagrins et des joies, comme nous. C'était sans doute ça, le plus difficile : comprendre ce qui avait changé et ce qui n'avait pas changé chez lui. Il ne cessait de me surprendre. Je pense que c'est par peur qu'on fuit les handicapés. Ils nous déstabilisent, car on ne sait jamais à quoi s'attendre. Pour nous, les émotions et la compréhension vont ensemble. Avec eux, il faut apprendre à décomposer." (p.71)

      

    (Mon grand petit frère de Brigitte PESKINE)

     

     

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  • "Je viens d'une famille où l'on dit "la maison à mon cousin" ou "la valise à ma soeur". Où on dit "tata Nadine" et "tonton Jacques". Regarde qu'est-ce que je fais. On va sur Paris ou sur Chalon. On mange chaque soir à heure fixe devant le journal télévisé. Que les choses soient bien claires.

     

    Des fautes de goût

     Quand j'ai rencontré William, j'ai découvert un univers dont j'ignorais les usages comme les interdits. Il me reprenait, avec douceur, quand je faisais des fautes. Plus tard, il m'a félicitée pour mes progrès, je lisais des dizaines de livres et j'apprenais vite. Il était fier de moi. Quand Sonia est née, ou plutôt quand elle a commencé à prononcer ses premiers mots, il m'a dit qu'il était hors de question qu'elle appelle ma mère "mémé", ou qu'elle dise "tonton Thierry" à propos de mon frère. Les règles ont été posées. Nous avons élevé nos enfants dans la langue qui est la sienne. Ils disent "grand-mère" et "grand-père", ils vont à Paris, chez le coiffeur, ils déjeunent ou dînent, mais ne mangent jamais." (p.68)

       

    (Les loyautés de Delphine de VIGAN)

     

     

     

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  • « Elle marche sur le côté de la route, les yeux baissés, le visage dissimulé sous un foulard. Dans certains villages, les Dalits doivent signaler leur présence en portant une plume de corbeau. Dans d’autres, ils sont condamnés à marcher pieds nus – tous connaissent l’histoire de cet Intouchable, lapidé pour le seul fait d’avoir porté des sandales. Smita entre dans les maisons par la porte arrière qui lui est réservée, elle ne doit pas croiser les habitants, encore moins leur parler. Elle n’est pas seulement intouchable, elle doit être invisible. Elle reçoit en guise de salaire des restes de nourriture, parfois des vieux vêtements, qu’on lui jette à même le sol. Pas toucher, pas regarder. » (p.17-18)

       

    « Pourquoi s’en prendre à Lalita ? Sa fille n’est pas un danger pour eux, elle ne menace ni leur savoir, ni leur position, alors pourquoi la replonger ainsi dans la fange ? Pourquoi ne pas lui apprendre à lire et à écrire, comme aux autres enfants ?

     Balayer la classe, cela veut dire : tu n’as pas le droit d’être ici. Tu es une Dalit, une scavenger, ainsi tu resteras et tu vivras. Tu mourras dans la merde, comme ta mère et ta grand-mère avant toi. Comme tes enfants, tes petits-enfants et tous ceux de ta descendance. Il n’y aura rien d’autre pour vous, les Intouchables, rebuts de l’humanité, rien d’autre que ça, cette odeur infâme, pour les siècles et les siècles, juste la merde des autres, la merde du monde entier à ramasser.

     

    Intouchable

    Lalita ne s’est pas laissée faire. Elle a dit non. A cette pensée, Smita se sent fière de sa fille. Cette enfant de six ans, à peine plus haute qu’un tabouret, a regardé le Brahmane dans les yeux et lui a dit : non. Il l’a attrapée, l’a frappée avec sa baguette en jonc, au milieu de la classe, devant tous les autres. Lalita n’a pas pleuré, n’a pas crié, elle n’a pas émis un seul son. Lorsque l’heure du déjeuner a sonné, le Brahmane l’a privée de repas, il a confisqué la boîte en fer que Smita avait préparée pour elle. La petite fille n’a même pas eu le droit de s’asseoir, juste celui de regarder les autres manger. Elle n’a pas réclamé, elle n’a pas mendié. Elle est restée debout, seule. Digne. Oui, Smita se sent fière de sa fille, elle mange peut-être du rat mais elle a plus de force que tous ces Brahmanes et ces Jatts réunis, ils ne l’ont pas domptée, pas écrasée. Ils l’ont rouée de coups, zébrée de cicatrices mais elle est là, au-dedans d’elle-même. Intacte.

      

    Nagarajan n’est pas d’accord avec sa femme : Lalita aurait dû céder, passer le balai, après tout, ce n’est pas si terrible, un coup de balai, ça fait moins mal qu’un coup de baguette en jonc… Smita explose. Comment peut-il parler ainsi ?! L’école est faite pour instruire, non pour asservir. Elle va aller lui parler, au Brahmane, elle sait où il habite, elle connaît la porte dérobée à l’arrière de sa maison, elle y entre tous les jours avec son panier pour nettoyer sa fange… Nagarajan la retient : elle ne gagnera rien à affronter le Brahmane. Il est plus puisant qu’elle. Tous sont plus puissants qu’elle. Lalita doit accepter les brimades, si elle veut retourner à l’école. C’est à ce prix qu’elle apprendra à lire et à écrire. C’est ainsi dans leur monde, on ne sort pas impunément de sa caste. Tout se paye ici. » (p.70-71)

     

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

     

     

     

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  • « Moi au contraire, j’ai vraiment changé. Je porte toujours sur moi les mêmes hardes, mais j’ai réussi mon baccalauréat et je vais faire mes études à Pise. J’ai changé non pas en apparence, mais en profondeur. Les apparences suivront bientôt, et ce ne seront pas que des apparences. » (p.388)

      

    « Mes années à l’Ecole normale furent importantes, mais pas dans l’histoire de notre amitié. J’arrivai dans cet établissement bourrée de timidité et de maladresse. Je me rendis compte que je parlais un italien livresque qui frôlait parfois le ridicule, et au beau milieu d’une phrase presque trop élaborée, quand un mot me manquait, je remplissais le vide en italianisant un terme de dialecte : j’entrepris de me corriger. Je ne connaissais guère les bonnes manières, parlais très fort et mâchais en faisant du bruit avec la bouche : je fus obligée de tenir compte de la gêne des autres et essayai de me maîtriser. Anxieuse d’avoir l’air sociable j’interrompais des conversations, m’exprimais sur des faits qui ne me regardaient pas et me comportais avec trop de familiarité : je tentai désormais d’être aimable tout en gardant mes distances. Un jour, une fille de Rome, répondant à une question que j’avais posée je ne sais plus sur quoi, imita mon accent, ce qui fit rire tout le monde. Je fus vexée mais réagis en riant et en exagérant ma façon de parler, comme si je me moquais gaiement de moi-même.

     

    J’ai changé

     Au cours des premières semaines, je dus lutter contre l’envie de rentrer chez moi et me camouflai, comme toujours, derrière des apparences de modestie et de douceur. Dans ce rôle, je commençai à être remarquée et, peu à peu, à plaire. Je plus à des étudiantes et des étudiants, à des surveillants et des professeurs, sans avoir l’air de faire le moindre effort. Mais en réalité, ce fut un véritable travail. J’appris à contrôler ma voix et mes gestes. J’assimilai une série de règles – écrites et non écrites – de comportement. Je réduisis autant que possible mon accent napolitain. Je réussis à prouver que j’étais douée et digne d’estime mais sans jamais avoir recours à un ton arrogant, en ironisant sur ma propre ignorance et en feignant d’être moi-même surprise de mes bons résultats. J’évitais surtout de me faire des ennemis. Quand une des filles se montrait hostile, je concentrais mon attention sur elle, j’étais à la fois cordiale et discrète, serviable sans perdre ma retenue, et je ne changeais pas même d’attitude lorsqu’elle s’adoucissait et me recherchait. Je faisais pareil avec les professeurs. Naturellement, avec eux je me comportais avec davantage de précaution, mais l’objectif demeurait le même : m’attirer considération, sympathie et affection. Je manifestais un vif intérêt pour les enseignants les plus distants et austères, arborant un sourire serein et un air absorbé.

     Je me présentai assidûment aux examens et étudiai, selon mon habitude, avec une impitoyable discipline. J’étais terrorisée par l’échec et par l’idée de perdre tout ce qui, malgré mes difficultés, m’était immédiatement apparu comme le paradis sur terre : un espace à moi, un lit à moi, un bureau à moi, une chaise à moi, des livres, des livres et encore des livres, une ville aux antipodes du quartier et de Naples, et autour de moi rien que des gens qui faisaient des études et discutaient volontiers de ce qu’ils étudiaient. Je travaillai avec une telle constance qu’aucun professeur ne me mit jamais moins de trente sur trente. Au bout d’un an, je fus considérée comme l’une des étudiantes les plus prometteuses de l’Ecole, et chacun répondait cordialement à mes saluts pleins de respect. » (p.392-393)

       

    (Le nouveau nom d'Elena FERRANTE)

     

     

     

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  • « Colin, vautré sur le comptoir, les observe avec un sourire lubrique. Ah, exactement son genre de Parisienne. La brune, plutôt pas mal, hein ? Un petit lot tout ce qu’il y a de sexy. Abattant sa main sur l’épaule de Linden, qui sursaute, il s’esclaffe, hilare. Bon Dieu, il avait presque oublié ! Linden s’en moque, bien sûr ! Les filles, c’est pas son truc. Elles le laissent froid, pas vrai ? Linden regarde son beau-frère, que le fou rire plie en deux. Les joues cramoisies, Colin essuie de fausses larmes aux coins des ses yeux. Que les choses soient bien claires, il n’a rien contre Linden, ni contre les tapettes en général mais il est incapable de comprendre comment un homme peut ne pas être attiré par une femme. Sérieusement, ça le dépasse. Comment se fait-il qu’une paire de nichons ne lui fasse aucun effet ? C’est aberrant. Parce que désirer les femmes, c’est justement ce qui fait qu’un homme se sent viril, non ? Colin parle suffisamment fort pour que, dans le bar, tout le monde entende. Combien de temps Linden va-t-il pouvoir feindre l’indifférence ? Combien de temps va-t-il pouvoir garder sur les lèvres ce sourire figé ? Colin continue sur sa lancée. Ça doit être tellement bizarre d’être pédé. Il aurait détesté l'être. Dieu merci, aucun de ses fils ne l'est ! Il aurait préféré avoir un fils en fauteuil roulant plutôt qu'un fils homo. Allons, il plaisant ! C’était une blague ! Nom d’un chien, franchement, au lieu de tirer cette tête, Linden ferait mieux de cultiver son sens de l’humour. » (p.206-207)

      

    Déchaînement homophobe

    « Ni l’un ni l’autre n’avait entendu la clé dans la serrure. Ils dormaient à poings fermés, nus, dans les bras l’un de l’autre. La première chose qu’avait perçue Linden, c’était un cri étranglé. En ouvrant les yeux, il avait vu un homme et une femme entre deux âges qui se tenaient là. Ils avaient l’air scandalisés. Cela s’était passé si vite. Les hurlements stridents ; le père, hors de lui, la figure écarlate, leur disant qu’ils étaient répugnants, ignobles, écœurants ; ils n’étaient des espèces d’immondes pédales. Leurs mains crispées, accusatrices, pareilles à des serres. Linden et Hadrien avaient rampé hors du lit, vulnérables, le dos tendu sous un torrent d’insultes ; ils s’étaient habillés, hâtivement, maladroitement, les larmes ruisselant sur les joues d’Hadrien. Impossible d’oublier les paroles de son père, les mots qu’il avait crachés : Hadrien n’était plus le bienvenu sous ce toit, lui et sa fiotte de petit copain allaient foutre le camp et ne jamais revenir. Est-ce qu’Hadrien avait entendu ? Est-ce que c’était clair ? Le venin dans cette voix, la haine : Hadrien n’était plus leur fils. C’était terminé ! Un fils homo ? Jamais ! Il n’était qu’un raté ? Il jetait l’opprobre sur toute la famille. Que diraient ses grands-parents ? Ses oncles et tantes, ses cousins ? Est-ce qu’il y avait pensé ? Et avait-il pensé à lui, son propre père ? Sa propre mère ? Le père d’Hadrien avait dit qu’il regrettait que sa femme n’ait pas fait une fausse couche quand elle l’attendait. Et il n’y aurait plus d’argent pour Hadrien, jamais, pas un sou, pas un centime. Hadrien devrait avoir honte. Les gens comme lui étaient des pervers. Ils n’étaient pas normaux. Il faudrait les mettre derrière les barreaux. Dans d’autres pays, on exécutait les homosexuels, et peut-être cette crainte leur mettait-elle un peu de plomb dans la tête ! Ils ne voyaient donc pas qu’il n’y avait pas de place pour eux sur cette terre ? Ils ne voyaient donc pas que personne ne voulait d’eux, que personne n’avait aucune pitié pour eux ? » (p.299-301)

     

     (Sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay)

     

     

     

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  • « Sam a rencontré un nouveau mec. Il est en Terminale au lycée de la ville, je les ai vus ensemble. Il est adorable.

     - Sam qui ? » Je pensais qu’elle parlait de quelqu’un d’autre, un de leurs amis dont je devais encore faire la connaissance.

     « Tu vois qui est Sam Roberts ? Celui de notre groupe de soutien scolaire ? J’ai rencontré son nouveau petit ami samedi dernier.

     - Quoi, il est homosexuel ? C’est vrai ? Mais c’est dégoûtant ! » J’avais parlé trop fort et un grand silence s’est installé dans la salle. Je ne savais pas ce que j’avais dit de mal. Quelqu’un a commencé à ricaner, à l’autre bout du préau.

     « Quoi ? Tu es homophobe, ou quoi ? » m’a lancé Daisy. Je ne savais pas ce que cela voulait dire alors j’ai regardé Samara en espérant qu’elle m’expliquerait ce qui se passait. 

     Mais elle a dit : « Tu détestes les gays, c’est ça ? En décochant des coups d’oeil aux autres.

    Homophobe

     - Eh bien, ils sont sales, non ? Enfin, tu sais bien, ce qu’ils font est vraiment mal, c’est un péché . »

     J’avais entendu un prêche de mon père à ce sujet. La plupart du temps je ne l’écoute pas mais cette fois-là, j’avais dû être attentive. J’aurais dû savoir qu’il ne valait mieux pas répéter ce que j’entendais à l’église ou à la table de mon père, mais les mots étaient sortis avant que j’aie le temps de me souvenir de tenir ma langue. (…)

     Daisy a lâché d’un ton railleur : « Bon sang, mais de quelle planète tu viens ? » et elle a secoué la tête en me lançant ce regard dur qu’elle réservait à ceux qu’elle trouvait bizarres, bêtes ou moches. J’ai éclaté de rire, je me suis efforcée de croiser son regard et j’ai rétorqué : « Mon Dieu, mais c’était une blague ! Bien sûr que je n’ai rien contre les homos ! J’ai dit n’importe quoi ! »

     Personne n’a eu l’air convaincu alors j’en ai rajouté une couche. « Bien sûr que je savais que Sam était homo, c’est lui-même qui me l’a dit. Son petit ami est chouette, alors ? » (p.45-46)

      

    (Des bleus au coeur de Louisa REID)

     

     

     

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  • «  Sa mère lui demandait sans arrêt s’il avait une petite chérie. Mistral roule des yeux. Elle lui demandait vraiment ça ? Eh oui, jusqu’à ce qu’il trouve le courage de lui dire qu’il était gay. Il avait alors vingt-quatre ans, et vivait seul, rue Broca. Est-ce que ça avait été difficile de l’avouer à Lauren ? Oui et non. Facile parce que c’était un tel soulagement de se délester de ce poids. Dur parce que sa mère avait eu l’air terriblement abattue.

     (…)

     C’est alors que sa mère avait proféré la phrase qui lui faisait encore mal aujourd’hui. « Je ne sais pas comment ton père va le prendre. » Il avait eu envie de se replier sur lui-même, de se cacher, de disparaître. D’un côté, il avait envie de pleurer, de l’autre il était fou de rage. Lauren voulait-elle dire que son père serait déçu ? Eh bien, évidemment, avait-elle répliqué. C’était un sacré choc, il s’en rendait compte, tout de même ? A quoi s’attendait-il, à ce qu’elle le félicite ? Il avait perçu le venin dans les paroles de sa mère et eu un mouvement de recul. Comment se faisait-il qu’elle ne s’en soit jamais doutée ? Comment se faisait-il qu’elle n’ait jamais rien vu ? Si les gamins du collège de Sévral l’avaient deviné, alors qu’il avait à peine plus de dix ans, comment sa propre mère pouvait-elle n’avoir rien remarqué ? La réponse était claire. Parce qu’elle n’avait pas voulu voir. » (p.144-147)

        

    «  Mistral lui demande s’il marche parfois main dans la main comme ça avec Sacha. Il répond qu’ils se l’autorisent dans certaines rues de San Francisco, mais c’est à peu près tout. Ils ont pris l’habitude de ne pas se toucher, quand ils sont dehors ou dans des lieux publics. C’est une retenue qu’il a acquise très jeune, à Paris, avec ses premiers petits amis. Mistral trouve ça très triste qu’ils ne puissent pas vivre leur amour au grand jour. Elle dit qu’elle n’arrête pas de repenser  à la réaction qu’a eue sa grand-mère quand il lui a fait son aveu. Mistral est outrée. Elle n’aurait jamais cru que Lauren pouvait se conduire de cette façon-là. Elle-même, du plus loin qu’elle se souvienne, avait toujours su que son oncle était homo. Tilia l’avait expliqué à sa fille sans détour. Tilia était la première de la famille à avoir compris que Linden était gay, sans doute bien avant que lui-même ne le devine, et longtemps avant qu’il ne parle à Candice. Elle avait été d’un soutien fabuleux. Elle était au courant des brimades que lui faisaient endurer ses camarades d’école, et avait convaincu ses parents de le laisser aller à Paris. Oui, sa sœur avait été d’une aide inestimable.

     Mistral veut savoir si les choses se sont arrangées, avec Lauren. Ça n’a pas été évident, concède Linden. Pendant plusieurs années, Lauren n’évoquait jamais l’homosexualité de son fils, comme s’il ne la lui avait jamais révélée. Elle l’avait superbement effacée de son esprit. Il se demandait parfois ce qu’elle racontait à leurs amis quand ils prenaient de ses nouvelles. Il était facile de dire que Tilia était mariée et avait un enfant . Tilia entrait dans le moule. Mais comment Lauren comblait-elle les vides ? Lui inventait-elle des petites amies pur se rassurer sur le compte de son fils ? » (p.169-170)

      

    Vivre son amour au grand jour

    « Une fiancée américaine, comme sa mère ? Un jeune Américain, avait rectifié Lauren. Les lèvres de Mme Moline avaient paru se recroqueviller. Elle avait froncé les sourcils. Un homme, avait-elle répété. Oui, avait confirmé Lauren avec pétulance, un jeune homme. Et comme Mme Moline demeurait pantoise, elle avait ajouté : Mon fils est fiancé à un jeune homme. Mme Moline avait cligné des yeux. Elle avait ouvert la bouche, l’avait tamponnée avec sa serviette, mais rien, pas le moindre son n’en était sorti. (…) Lauren avait déclaré alors, d’une voix claire, que son fils était homosexuel et qu’il était amoureux d’un homme.

     Mme Moline avait eu l'air ébranlée ; elle scrutait Lauren comme si une barbe avait soudain poussé sur son menton, ou que son teint avait viré au bleu.

     Finalement, elle avait réussi à articuler que c'était courageux de la part de Linden d'avoir choisi d'être homosexuel, vraiment très courageux ...…

     Lauren avait dévisagé la dame et rétorqué, avec fermeté, que son fils n'avait pas choisi d'être homosexuel : il est né comme ça.  Et elle était fière de lui, fière de qui il était. Mme Moline avait pris la main de Lauren. Sa peau était desséchée et ses doigts osseux. Lauren était si courageuse ! Un amour aussi inconditionnel était admirable, comme ces mères dont les fils étaient en prison et qui les aimaient envers et contre tout, même s’ils étaient des assassins. Linden interrompt sa mère ; il n’en croit pas ses oreilles. Lauren sourit avec ironie : c’est pourtant la pure vérité ! Un autre ami proche, en apprenant, pour Linden, lui avait avoué qu’il aurait détesté avoir un enfant homosexuel. Elle avait lu tant de pitié et de dégoût dans ses yeux qu’elle avait eu envie de le gifler. Une amie s’était écriée : Oh ma pauvre, quelle poisse ! Mais les remarques les plus perfides étaient peut-être celles censées être drôles. Alors, comme ça, son fils était pédé ? C’était souvent à cause de la mère, non ? Lauren l’avait sûrement trop couvé. En définitive, tout ça était sa faute à elle, non ? Elle avait appris à se blinder, même si parfois ces réflexions la blessaient encore.

     Alors qu’il prend Lauren dans ses bras et la serre contre lui, Linden se rend compte que son orientation sexuelle a pu valoir des réflexions désagréables à sa mère. Il n’y avait jamais réfléchi. Qu’elle aussi ait à subir l’intolérance et le rejet lui semble inconcevable et injuste. Un bref instant, il se remémore son propre douloureux voyage vers l’acceptation de soi, sa difficile rébellion contre la honte que le monde s’était acharné à entretenir autour de lui.» (p.290-291)

      

    (Sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay)

     

     

     

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