•  « Je n'aurai plus jamais faim, me suis-je dit. Il était sept heures du soir et j'avais faim.

     (…)

     J'avais treize ans, et fini de grandir. On mange pour grandir. je ne grandirai plus, m'étais-je dit. Je ne mangerai plus que le minimum. Ce qu'il faut pour durer. Cela faisait comme un champ d'exploration immense, la découverte d'un territoire sauvage et secret. » (p.9) 

     

     « Je ne dis pas à Joëlle mes raisons. Je ne ferai pas de psychanalyse, parce que j'ai peur de ce qu'il y a dans ma tête, comme les autres filles de ma classe. Et aussi, parce que j'y tiens, c'est mon capital le plus précieux, comme dit mon grand-oncle, qui est communiste. » (p.14)

     

     « C'était une nouvelle certitude (...) : je risquais de devenir folle, et le pire, me disais-je avec effroi, c'était la peur non pas principalement d'être folle, mais d'être folle et par conséquent de ne pas me rendre compte que j'étais folle. Et c'était une inquiétude assez légitime, car j'étais en train de devenir folle, de ne pas m'en rendre compte du tout. » (p.20)

     

      « D'où vient tout ce mal dont on l'accuse ? Elle sait juste qu'elle n'a la paix dans son coeur qu'à ce prix : que le bébé soit gavée, et qu'elle, Nouk, ressente, dans son ventre, les crampes vertigineuses de la faim. » (p.67)

     

     « Nouk est si mal guérie, elle ne pense qu'à la manière de faire vite repartir toute cette mauvaise graisse qu'on l'a obligée à accepter, ce déguisement de survie. » (p.95)

     

      « Ils m'ont dit deux choses dont je me souviens. La première, c'est que, contrairement à ce que je pense, ce n'est pas très important, la beauté.

     

    Que j'avais tort de penser trop à cela, être belle, ou être laide. Ils ont dit que j'étais bien assez belle pour ne pas me torturer avec ce faux problème. Je n'en ai pas cru un mot, mais certaines phrases s'impriment pour toujours et celle-ci en fait partie. C'était comme s'ils me disaient de moins me fatiguer. » (p.96)

      

    (Petite de Geneviève BRISAC)

     

     

     

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  •  « Vous le savez, reprit Chloé, c’est une rebeu. J’ai rien contre, seulement elle n’est pas comme nous.

     - Pourquoi ? Releva Sylvie avec vivacité. Qu’est-ce que tu vois de différent, toi ?

     - D’accord. Mais t’as pas entendu à la télé ce qui se passe en Algérie ? Ça craint. Et puis l’an passé, il y avait une fille en troisième D ; elle est partie pendant les vacances de Pâques et n’est jamais revenue, on l’a mariée de force chez elle.

     (…)

     - ça veut rien dire ! Tu crois que chez nous les filles font ce qu’elles veulent ,

     - On ne nous marie pas de force quand même !

     - Non, c’est devenu rare. Mais on nous oblige à d’autres choses dont on n’a pas envie.

     (…) Quand tu vis dans la rue ou que tu fais toute ta vie un métier pourri, c’est pareil que d’être mariée de force. » (p.9-10)

      

    « Ils sortaient du hall ; dans la rue se tenaient trois des rares Maghrébins du collège, des garçons qui étaient toujours ensemble. C’est alors que Rachid, élève de la classe de Manon, se tourna pour lui faire un sourire que Manon lui rendit.

     Thibaut empoigna soudain Manon par le bras :

     - Me refais plus jamais ça ! Gronda-t-il d’une voix dure.

     Elle se dégagea, étonnée et choquée.

     - Te faire quoi ? Demanda-t-elle.

     - Joue pas l’innocente. Ces gars-là, tu les ignores, ni bonjour, ni bonsoir, compris ?

     - T’es ouf ! Qu’est-ce qui t’arrive ?

     - Il ne m’arrive rien. Seulement, les Arabes, je ne peux pas les sentir. Ils n’ont rien à faire chez nous, et je ne veux surtout pas qu’ils s’approchent de toi.

     - De quoi tu te mêles ! J’ai juste dit bonjour.

     - Ni bonjour, ni bonsoir, je le répète. Ce sont des musulmans ; des filles, il leur en faut trois ou quatre à chacun, ne l’oublie pas.

     - Facho ! Jeta Sylvie, outrée.

     - Occupe-toi de tes affaires !

     Manon ne savait que dire, heurtée par l’intervention de son copain et par sa véhémence. Elle n’avait rien contre les Arabes, et rien contre Rachid qui se comportait toujours bien avec elle. Elle aimait moins Ahmed, l’autre Maghrébin de sa classe, mais pas du tout en raison de ses origines. » (p.12-14)

     

    Les rebeus

     

    « Le conseiller d’éducation, quant à lui, se rendit rapidement compte du caractère raciste de l’affaire, ce qui inquiéta le principal.

     Celui-ci venait d’un collège d’une grande ville de banlieue, où les problèmes de racisme faisaient partie de la vie de tous les jours, en raison d’une forte proportion, dans un même établissement, d’élèves d’origine étrangère, issus de familles aux conditions de vie souvent difficiles. Problèmes en tous genres, entre Français d’origine (ou du moins de longue date), Maghrébins, Noirs, Turcs, Kurdes, y compris entre élèves arabes et professeurs juifs de confession. Parfois, les Français se trouvaient en minorité ; ils subissaient alors, eux aussi, les pratiques racistes du groupe majoritaire de leur classe. » (p.42-43)

      

    « - D’accord, déclara M. Dévolu, il n’existe aucune preuve de la culpabilité de qui que ce soit. Mais soyons logiques, réfléchissons à qui profite le crime, entre guillemets, fit-il en accompagnant ses paroles d’un geste. Et il conclut : Je n’en dirai pas plus.

     Il n’en dit pas plus, non, mais chacun pensa aux élèves maghrébins. Qui d’autre aurait commis cet acte de vandalisme ? Même Sylvie ne put rejeter l’insinuation du conseiller d’éducation. Seul, le professeur de mathématiques, toujours lui, rappela qu’on manquait d’éléments tangibles, palpables, indispensables pour condamner :

     - Sous-entendre, suggérer, prétendre sournoisement… Je ne suis pas d’accord avec cette façon de faire... » (p.68-69)

      

    «- Le principal voulait une punition exemplaire. Ils vont afficher la décision, pour bien montrer qu’aucune violence ne sera plus tolérée, qu’il faut filer droit, et le reste… Ils ont surtout insisté sur les circonstances aggravantes pour les rebeus : la mob, le nez cassé, le guet-apens à trois dans le couloir. (…)

     Cette fois, il s’agissait de Thibaut, un Thibaut triomphant :

     - (…) Je te l’avais dit que je m’en sortirai : juste une petite semaine de vacances et on n’en parle plus ! Quand aux rebeus, ils sont virés pour de bon ! On a gagné ! On ne verra plus leurs gueules, on reste entre Français au collège ! Mon père est si content qu’il m’a promis une mob neuve à la rentrée ! Depuis le temps que je la voulais…

     Une mob neuve ! Trois mots qui firent tilt, sans que Manon ne sache pourquoi. Elle s’entendit demander :

     - Au fond, ça t’arrange d’avoir eu tes pneus crevés ?

     La voix de Thibaut baissa d’un ton, mais resta aussi excitée, enthousiaste :

     - Ouais, ça fait d’une pierre deux coups : ma mob était pourrie, j’en aurai une autre, et les rebeus sont passés aux chiottes !

     - Dis donc, t’aurais pas crevé tes pneus toi-même ?

     - Qu’est-ce que ça peut faire ? Y a que le résultat qui compte ! » (p.73-74)

      

    (Un jour, au collège de Bertrand SOLET)

     

     

     

     

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  •  « Oui, il faut que les enfants victimes d’abus sexuels osent parler. Il faut qu’ils sachent qu’ils n’ont rien fait de mal et qu’ils doivent s’exprimer pour que cessent ces violences intolérables qui brisent des vies.

     

    Mais si la vérité doit éclater, le mensonge n’en continue pas moins d’exister…

     A la mémoire du prof qui n’a pas pu lutter contre « tant de dérisoire » » (Avertissement liminaire de l’auteur)

      

    « - Devine un peu ce qu’il a trouvé cette fois-ci ?

     (…)

     Pour se venger de la punition que je lui ai donnée hier, il a raconté à sa mère que je l’avais tripoté et elle n’a rien trouvé de mieux que de venir se plaindre au principal.

     (…)

     Tu te rends compte ? C’est incroyable ce qu’un gosse de douze ans peut inventer pour se venger d’un prof. » (p.16)

      

    « - Et puis certains troisièmes prétendent que, quand ils l’avaient comme prof, il poussait les fesses de ceux qui n’arrivaient pas à faire les roulades… des trucs comme ça.

     

    - C’est idiot. C’est comme si tu reprochais à ton médecin de te toucher le ventre.

     

    - Il y en a qui disent que ça dure depuis des années et que Steve Plicard n’a pas été le premier à se faire coincer dans les vestiaires, seul à seul, mais que les autres ont eu peur de parler.

     

    Tristan reste K.-O.

     

    - Remarque, ajoute Paul, c’est toujours des histoires qui ne leur sont pas arrivées à eux personnellement, mais à d’autres qui les leur ont racontées. Mais tellement d’histoires ont circulé... » (p.42-43)

     

     « Tristan avance tout en essayant de se rassurer :

     

    « Je suis sûr qu’ils ne mentiront pas. Ils n’oseront pas profiter de l’interrogatoire pour se venger, simplement parce qu’ils n’aiment pas l’école. Les filles que j’ai surprises dans l’escalier, elles plaisantaient. Elles avaient envie de rire, mais, devant la police, elles diront la vérité parce qu’au fond elles ne sont pas méchantes… »

     (…)

     Il se rassure comme il peut, mais il sent bien que le nombre n’a guère d’importance. Si un autre élève, un seul, prétend que son père a eu des gestes déplacés envers lui, les policiers croiront aux accusations de Steve Plicard. » (p.53-54)

     

     

     « - Qu’est-ce que tu as répondu ?

     

    - Ben, la vérité. La vérité c’est que ton père est un prof qu’on aime bien et qu’il ne laisse pas les emmerdeurs comme Steve Plicard faire la loi. C’est la vérité, non ? Et puis, je ne dois pas être le seul à avoir parlé comme ça.

     Ces paroles réconfortent un peu Tristan. Un sourire triste se dessine sur ses lèvres. Il espère que l’enquête est destinée à rechercher la vérité, pas à collecter des éléments qui risquent d’accabler son père innocent et de donner raison à Steve. Non, les enquêteurs seront neutres, ils ne se laisseront pas influencer ni par les uns ni par les autres ! » (p.63-64)

     

    Le pouvoir de la parole

     

    « - Steve, si tu m’expliquais tes paroles, insiste la commissaire.

     

    Steve change soudain de ton et sa voix chancelle. Il se trouble et dit, avec l’accent d’un gamin qui vient d’être pris en flagrant délit de mensonge par la maîtresse :

     

    - C’est d’sa faute aussi, il avait qu’à pas me punir tout le temps. Pour un oui, pour un non, il m’engueulait. C’est vrai ça, à la fin, on en a marre. Y’a pas que moi qui le dis.

     

    Steve bredouille. Il lève les yeux vers la commissaire. Elle ne répond rien. Elle l’observe. Le silence se prolonge. Steve ne semble pas supporter ce silence. Au bout de quelques dizaines de secondes, il se prend la tête dans les mains et se met à pleurer. » (p.86-87)

     

      « D’une voix remplie de rancoeur, la mère de Tristan ajoute :

     - Mme Plicard aussi a une part de responsabilité, comme les autres parents, l’inspecteur d’académie, les journaux…

     

    La commissaire la coupe d’une voix posée :

     - La pédophilie est un sujet grave, madame Gastégui. Alors tout le monde réagit avec passion. Certains ont peur, d’autres sont inquiets, d’autres encore craignent qu’il leur soit reproché d’avoir été trop timorés ou trop lents. Personne ne veut prendre le risque de couvrir des pédophiles et c’est bien compréhensible. » (p.89)

     

     

    (Bruits de couloir de Roger JUDENNE)

     

     

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  •  « J’ouvre l’ordinateur portable d’Emma. Direction ses mails. Je n’ai pas besoin d’en lire beaucoup. Tous se ressemblent et tous sont destinés à Manon. Emma écrit que plus rien ne l’intéresse, qu’elle se fout de tout, qu’elle n’arrive plus à faire ses devoirs et que ce n’est pas grave. Elle crie son manque d’amie, l’injustice du départ de Manon. Elle décrit sa lassitude, son incapacité à faire quoi que ce soit même de dessiner, ce qu’elle adorait faire avant.

     

    Je file sur Internet. Facebook. Pas de publications d’Emma depuis trois mois. Mais des messages reçus, courts, simples :

     - Pouffiasse.

     - Salope.

     - Pauvre conne.

     - Tu vas en chier.

     - On t’aura un jour que tu ne t’y attendras pas. (Il est long celui-là)

     - T’es trop moche.

     - Tu pues…

     

    Toute une série sur trois pages venant d’au moins cinq filles, dont deux de la classe de ma sœur. En regardant les dates, je m’aperçois que les premiers messages datent de quelques jours après le départ de Manon. Deux des filles, je les connais, je les croise tous les jours au collège.

     Pas possible.

     Je vais sur la page de Manon. Ma sœur lui a envoyé des messages, mais à partir d’un autre profil et sous un pseudo : Emmoche. Repli sur la page d’Emmoche et là, juste là : rien sur les insultes qu’elle subit, mais des photos, des selfies une bouteille de vodka à la main, des messages vantant les effets de l’alcool, ou des selfies de son ventre. Juste des trucs horribles, et la stupeur de Manon qui répond en essayant de ramener Emma à la raison, qui menace de ne plus être son amie si elle continue à se détruire, qui avoue son impuissance et qui finit par trouver la solution en lui annonçant que ses parents l’invitent aux vacances de Pâques. Le dernier message de Manon sur Facebook date de la veille de la tentative de suicide de ma sœur. Peut-être qu’elle ne l’a pas lu. J’espère, car si elle l’a lu ça veut dire que même cette invitation de Manon n’a pas pu lui redonner l’envie de vivre. Un truc sans retour où elle a été obligée d’aller jusqu’au bout. Un geste unique au milieu de son incapacité à se bouger.

     

    Elle a été anéantie

      Je crois qu’elle a été anéantie. Simplement anéantie.

     Elle a avalé des médicaments, a fini par me dire maman.

     (…)

     Il faut que je continue : téléphone portable. Code 0000, même pas de vrai code. SMS.

     

    Les mêmes mots, sans arrêt. Il y a une fille qui envoie des insultes toutes les cinq minutes. Même la nuit. Et ma sœur a tout lu, sauf les messages qui sont arrivés après son hospitalisation, juste avant que tout le collège ne soit au courant. Là, tout a cessé. Je connais ce truc, ça s’appelle du harcèlement. Il n’y a qu’à aller sur Internet pour voir que d’autres ados que ma sœur le subissent. Du harcèlement, Emma, mais pourquoi ? Pourquoi elle ? Incompréhensible ? » (p.31-34)

      

    « - Je n’ai rien à dire. C’est comme ça. Tout est fini. Je n’ai plus d’amies.

     - Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

     - Rien. Manon a déménagé et les autres se sont mises contre moi, puis après il y a eu cette Pauline. D’un coup, plus personne ne me parlait.

     - T’as fait ou dit quelque chose ?

     - Mais personne ne peut comprendre que je n’y suis pour rien ! A l’hôpital, ils m’ont posé la même question. J’y suis pour rien ! C’est clair ? » (p.41)

      

    « - Si j’étais tes parents, j’irais à la police.

     - Pour porter plainte ? Mais c’est que des histoires de filles, comme dit mon père.

     - Ben oui, elles sont responsables. Et puis au moins qu’elles disent pourquoi elles ont fait ça. (…)

     - De toute façon j’ai calculé parce que je n’arrivais pas à me souvenir, mais ma sœur, elle était mal avant de recevoir ces insultes. Ça a dû commencer quand elle a su que Manon partait.

     - Quoi ? Tu veux dire que ce ne sont pas les insultes la cause ?

     - Non. Avant, elle était mal, j’en suis sûre. Les filles, elles ont cogné sur quelqu’un qui était déjà cassé.

     - C’est dégueulasse. » (p.44)

      

    « - Tu comprends vraiment rien.

     - Si, je comprends que tu as été harcelée. Oh le vilain mot que personne ne prononce dans cette maison. Moi j’ose le dire : HAR-CE-LEE, et tu es malade : DE-PRE-SION, un autre vilain mot aussi celui-là, pouah ! Les parents et moi, on essaie de t’en sortir et, toi, tu te la joues inconsolable et tu emmerdes tout le monde. Bouge ton cul et après tu pourras gueuler. » (p.59-60)

      

    (Ma sœur n’a plus goût à la vie de Christine DEROIN) + Laure CHANDELLIER

     

     

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  •   « Tout le monde a des problèmes. C'est ce que rabâche ma mère quand je me plains. Bien sûr, il y a des gens qui n'ont pas de maison, pas de parents, une maladie grave et incurable... Tout le monde a des problèmes, donc.

     Le mien, mon souci à moi, c'est une masse de graisse. Presque vingt kilos de chair en trop, des pneus autour du ventre, des fesses qui débordent des chaises, des troncs à la place des jambes, des doigts comme des boudins apéritif, un visage rond comme la lune...

     - Pas du tout ! me contredit ma mère. Tu ne débordes pas des chaises, tes mains sont très jolies, tes yeux sont magnifiques. Décidément, tu ne te vois pas comme tu es vraiment.

     - Une baleine sur pattes, un éléphant sans trompe, ou je ne sais pas, n'importe quel animal dont le poids ferait reculer le plus affamé des prédateurs. » (p.5)

     

    Grossophobie ordinaire

      « Mais concrètement, j'attends toujours, avec peu d'espoir, qu'un prince aveugle me déclare sa flamme. Sauf s'il est obèse, ce qui m'obligerait à refuser ses avances... Je déteste mon reflet dans la glace parce que pour moi tous les gros sont moches avec leurs bourrelets moches, leurs brioches moches, leurs doubles mentons moches et tout le reste moche... Alors mon prince charmant ne sera pas gros ! Et puis, pour les galipettes... la honte franchement ! » (p.10)

     

    « On a aussi rencontré d'autres gens sur notre chemin. Pas grand monde mais assez pour que je me sente à l'étroit dans leurs yeux. C'était comme une mauvaise odeur qui rôdait, comme une poisse écoeurante qui nous collait aux basques. Les regards, je les ai trouvés plutôt fuyants et les visages, carrément incrédules. Je n'en suis pas sûr à cent pour cent, parce que je peux être parano des fois, mais je crois avoir entendu des chuchotements sur notre passage. Chloé n'était pas gênée comme moi. J'ai compris qu'elle avait l'habitude d'avaler des couleuvres en marchant dans la foule. C'était comme si elle leur disait « ça vous dérange ? Tant mieux, je vous emmerde ! » J'ai vu aussi qu'elle respirait mieux quand on s'est retrouvés à l'écart. » (p.67-68)

     

     « Elle reconnaîtrait la honte qui m'envahit pendant que mon frère me regarde avec dégoût.

     - Merde ! J'y crois pas, c'est ta meuf ! Tu te fais la grosse... Avec toutes les jolies nanas qu'il y a ici, t'as rien trouvé de mieux ? Tu te tapes LE boudin du centre !

     Je devrais le faire taire, lui sauter dessus pour qu'il ferme sa grande bouche ou pour lui ranimer le cerveau. Je devrais lui balancer ses haltères à la figure pour lui casser les dents ou l'asperger de gel douche jusqu'à ce qu'il étouffe sous la mousse. Mais je me contente de faire le dos rond, je baisse les épaules et je me sens aussi minable que si j'avais fait une connerie, comme si j'avais menti à mon frère, trahi mon frère. Comme si je comprenais sa déception.

     - Purée, continue-t-il en ouvrant de grands yeux. Faut avoir faim pour sa faire un cageot pareil. Je sais pas comment tu peux...

     Comment je peux me laisser humilier comme ça ? Je continue à me taire, je serre les dents en respirant fort, pour ne pas étouffer. » (p.74)

      

    « - Sans déconner, c'est pas des culottes petit bateau qu'il lui faut à elle...

     - Hein ?

     - C'est des slips gros paquebot !

     Je n'ai pas ri et il m'a fait une grimace. Soit Marianne le dégoûtait, soit c'était moi. Ou les deux. J'ai faillit lui répondre que, pour lui, l'idéal serait un slip « petit con » mais je me suis retenu. Je me suis même demandé si j'aurais ri avec lui avant de connaître Chloé. C'est moche, ça me déprime. Les propos de Guillaume, mon manque de réaction, mon silence. » (p.108)

      

    (Grosse folie de Raphaële FRIER)

     

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  •  « - Puisque tu es convoqué demain chez le juge, dit Ange à son père, tu pourras donner ta version des faits. Depuis le début, tout le monde parle et toi, tu ne peux pas t'expliquer. Au moins, là, tu en auras l'occasion.
    - Je n'ai rien fait. On peut prouver que quelque chose existe, mais comment prouver qu'on n'a rien fait ? » (p.44)

      

    « - Si on savait ce qui se passe dans certaines familles… le coupe Mlle Berthier.

     - Mais, tant que les choses ne sont pas prouvées, poursuit M. Madurier, les personnes qui sont mises en cause sont censées être innocentes.

     Il y a un silence. Puis la voix de son père reprend, sourde, grave :

     - Moi, en tant que parent d’élève, je ferais probablement pareil. J’ai toujours dit qu’il faut protéger les enfants contre les actes pédophiles. Quand je pense que, l’an dernier, c’est moi qui ai organisé la séance d’information sur les agressions sexuelles !

     

    - Comment va-t-on enseigner, demande Ange, s’il n’est plus possible de regarder un enfant, de lui poser la main sur l’épaule ou de lui parler dans un couloir sans qu’aussitôt on prenne le risque d’être taxé de pédophilie ? Les profs de gym sont en première ligne. » (p.46)

     

     

    Des traces indélébiles

    « Finalement, c’est une histoire qui semble bien finir puisque Léo Gastégui, le prof de gym a été sauvé et complètement innocenté. Le rectorat d’académie a diffusé un communiqué officiel pour le réhabiliter. Le journal a publié deux articles annonçant son innocence en première page. Le juge a signé le non-lieu.

     

    Oui, c’est une histoire qui semble bien finir.

     (…)

     Après son congé de maladie, le père de Tristan a réintégré son poste, mais il continue à prendre des médicaments, parce qu’il dort mal et qu’il est anxieux. Il fuit le collège dès que ses cours sont terminés et il a laissé tomber les ateliers dont il s’occupait avant. Un jour, Tristan l’a surpris en discussion avec Philippe :

     

    - Les élèves ont compris que je n’avais rien fait de mal, disait-il, mais ils baissent presque tous les yeux en ma présence. Ils m’ont imaginé en pédophile capable d’exercer des attouchements sexuels sur un élèves, en violeur, en obsédé. Je n’ose plus poser la main sur le bras ou l’épaule d’un enfant sans me dire qu’il va prendre mon geste pour quelque chose de louche. Est-ce que j’ai encore la confiance des enfants et des parents ? Totalement, comme avant ? Sans parler des profs. Certains collègues m’ont soupçonné. Tant de pédophiles sont démasqués à notre époque qu’il leur est apparu presque normal qu’on en découvre un dans leur collège. N’est-ce pas cette psychose qui explique la précipitation de l’administration ? Quant aux parents, trente-neuf m’ont accusé, des dizaines se sont tus, pas un ne m’a soutenu.

     

    Après un silence, son père avait ajouté d’une voix sourde :

     - Et encore, le pire a été évité. Imagine ce qui serait arrivé si Steve Plicard n’avait pas avoué ! J’en ai des frissons.

     Les articles des journaux ont laissé des traces indélébiles. Il faut peu de temps pour être inculpé, bien davantage pour être innocenté, et les preuves les plus convaincantes n’effacent jamais totalement les soupçons. » (p.91-93)

      

    (Bruits de couloir de Roger JUDENNE)

     

     

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  •  « Aujourd’hui, c’est Tristan qui attend Paul et il éprouve une sensation très désagréable. D’ailleurs, depuis l’interclasse de dix heures, son malaise s’est accru. Il a l’impression que la plupart des élèves le regardent bizarrement ou détournent les yeux à son approche. Chacun veut paraître naturel, mais il y a un flottement dans l’air. » (p.12)

      

    « Au collège, l’après-midi se déroule dans une ambiance très étrange. Comme le matin, des groupes d’élèves discutent à voix basse, des filles surtout. Des profs aussi parlent entre eux et prolongent leur conversation après que la sonnerie a annoncé le début des cours. Quand Tristan s’approche, on se tait et on le regarde.

     

    - Ne fais pas attention, essaie de le rassurer Paul. Ils parlent, ils parlent, mais ce ne sont que des racontars. » (p.17)

      

    « Les jours suivants, M. Gastégui assure normalement ses cours, mais de plus en plus d’élèves sont subitement dispensés de sport. Il dit que , si cela continue, il n’arrivera même plus à constituer deux équipes de basket. Des rumeurs sans fin circulent. A la maison, il raconte l’atmosphère pesante de la salle des profs.

     

    - Beaucoup de profs me fuient comme si j’avais la peste…

     Des parents téléphonent au collège ou demandent des rendez-vous. Le bureau du principal ne désemplit pas. En fin de semaine, une association de parents organise une réunion. Les élèves prétendent que c’est pour demander que M. Gastégui n’ait plus le droit l’enseigner, le temps que l’on tire l’affaire au clair.

     

    Tristan a, lui aussi, la nette impression qu’élèves et profs l’évitent et il ressent cette attitude comme une mise en quarantaine. » (p.18-19)

     

    Le poison de la rumeur

     

    « - Je sors du bureau de l’inspecteur d’académie. Les parents d’élèves ont gagné. Une pétition a circulé et trente-neuf parents l’ont signée ! Suspendu ! Je suis suspendu. Je n’ai plus le droit de mettre les pieds au collège. C’est complètement fou cette histoire. Je comprendrais mieux s’il y avait des témoins, ou des…

     (…)

     Et tout ça parce que j’ai voulu faire ranger dix ballons à un petit emmerdeur qui passe son temps à perturber les cours ! Vraiment, quelle époque ! Et l’autre… l’inspecteur d’académie… pas de discussion possible. Il m’a dit que les parents d’élèves s’inquiétaient des rumeurs, qu’il a convoqué la mère Plicard qui a maintenu les accusations de son fils. Steve Plicard… Un gosse dont tous les profs se plaignent ! Je l’aurais « touché ! » Voilà ce qu’il me reproche. Je suis accusé par ce gamin de l’avoir tripoté et de l’avoir forcé à me faire des caresses !

     

    Le gosse l’a dit, donc je suis coupable. L’inspecteur d’académie ne cherche ni à comprendre ni à savoir. Il a informé le rectorat et voilà : je suis suspendu. J’ai voulu m’expliquer, raconter ce qui s’était réellement passé, mais il m’a fait taire. » (p.20-21)

      

    « -… enquête va suivre son cours. Encore une fois, c’est une procédure purement administrative et le fait d’être suspendu ne doit pas vous alarmer. Ce qui est plus important par contre, c’est la plainte qu’a déposée Mme Plicard, soutenue par une association de parents d’élèves. » (p.30)

     

    (Bruits de couloir de Roger JUDENNE)

     

     

     

     

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  •  « Leur mère avait raison. Tout ce à quoi une fille avait accès, c'était la cuisine, le ménage, le linge, la décoration. Rien de ce qui était rémunéré ne leur était autorisé. » (p.18)

      

    « - Toi, tu aides ton père ! explosa-t-elle. Pourquoi n'ai-je pas le droit d'aider le mien ?
    Saleem haussa les épaules.
    - Tu es une fille. Les filles restent à la maison et travaillent avec leur mère. Les garçons gagnent de l'argent en travaillant pour leur père. C'est comme ça.
    - Pourquoi ? Ce n'est pas comme ça partout, Saleem. Ce matin, quand je suis passée devant l’échoppe du vendeur de thé, sa télévision était allumée. A l’écran, il y avait une Bangladaise qui parlait. Elle était médecin.

     La dernière fois que Père est allé en ville, il nous a raconté qu’il est entré dans un magasin de chaussures qui appartenait à une femme.

     Si elles peuvent y arriver, pourquoi pas moi ? » (p.22)

     

     

    « Elle croisa quelques femmes seulement, et peu de filles de son âge. Elles se détachaient du paysage ambiant comme des fleurs de soucis dans une prairie. Les hommes les toisaient. Naima se prit alors à apprécier de pouvoir marcher libre [elle est déguisée], loin des regards curieux. « Comme c’est simple d’être un garçon ! Songea-t-elle. Je pourrais entrer dans le magasin de thé et regarder la télé si je le voulais. Je pourrais marchander avec les vendeurs de fruits. » (p.58)

      

    « Les études montrent qu’en général les femmes, contrairement aux hommes, engagent des investissements qui profitent à tous les membres de leur famille. C’est la raison pour laquelle les microcrédits mis en place spécifiquement pour les femmes sont une arme puissante dans la guerre contre la pauvreté. » (p.87)

      

    (De père en fille de Mitali Perkins)

     

     

     

     

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  •  « Quand ils avaient su que je vivais dans un appartement de la cité des Mille, leur visage s’était modifié.

     - T’es des nôtres, alors…

     Je n’avais rien répondu, juste levé un sourcil interrogateur.

     - Faut qu’on t’explique… Ici, t’as deux clans. Les petits bourgeois bien propres qui se pavanent en voiture au portail du collège, le matin. Ceux-là, ils habitent de l’autre côté, tu piges ? De l’autre côté… Des petites maisons gentiment collées les unes aux autres avec garage et jardin. Et puis t’as les autres, ceux qui vivent aux Mille, comme nous, empilés les uns sur les autres , et qui viennent à pied le matin, en coupant à travers le square… C’est pas plus compliqué que ça... » (p.33-34)

     

     

    De l'autre côté...

    « « La tête haute », ça veut dire que j’ai purgé ma peine, que j’ai payé pour mes conneries. On est normalement quittes, la justice et moi ! Une fois dehors, une fois franchie la porte de la maison d’arrêt, on devrait désormais me regarder comme n’importe qui, ne plus faire attention à moi. Je sais que ce ne sera pas le cas. Pendant longtemps, je traînerai un écriteau autour de mon cou : « Gérard Lemarchand, ex-taulard » ! Les bruits circulent vite… Les bouches s’ouvrent facilement pour parler des autres, encore plus facilement pour en dire du mal. La taule, il suffit d’une fois pour en faire toute sa vie. Même si tu n’es condamné qu’à trois ans, tu prends « perpète ». Bien sûr, une fois sorti, il n’y a plus de barreaux aux fenêtres… Pour autant, les surveillants sont toujours là : les voisins, regards invisibles derrières les rideaux, épient tes faits et gestes comme les matons à travers l’œilleton de ta cellule, pendant la ronde. Les gens sont toujours là pour te rappeler ton passé de détenu, à la première occasion. Il a suffi de trois permissions pour que je m’en rende compte. «Qui a bu boira... » dit-on. Un taulard, c’est un homme en sursis. A l’avenir, si je commets la plus petite bêtise, si je ne mets pas ma ceinture de sécurité, si je grille malencontreusement un stop, tu peux être certain que ça n’étonnera personne… Un ex-taulard a tous les torts. Toujours. » (p.96-97)

      

    (Libre sur paroles de Michel LE BOURHIS)

     

     

     

     

     

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  •  « Pourtant tu étais si mignon quand tu es né, j'étais si contente quand je suis venue te voir à la maternité, avec ta petite tête toute rouge, on aurait dit la pomme de Blanche-Neige. Mais pourquoi tu n'as pas grandi comme les autres ? Pourquoi tu ne nous as pas regardés quand on te parlait ? Pourquoi tu n'as pas pris ma main quand je te l'ai tendue ? » (p.5-6)

     

     « - Quand est-ce qu’on va arrêter de faire semblant de savoir comment l’aider ? Y a rien pour lui… C’est le no Adam’s land, personne ne cherche à le comprendre. Enfin presque personne. Parce que heureusement qu’il a son SESSAD… Eux au moins, ils sont aux petits soins, Adam adore les voir !

     - Son quoi ? A demandé Hugo.

     - Le SESSAD, ça veut dire service d’éducation spéciale et de soins à domicile, les éducatrices sont des spécialistes de l’autisme, elles sont super chouettes et quand elles viennent à la maison ou à l’école, tout de suite l’ambiance change…

     Si tu voyais le sourire de mon frère et puis celui de la mère… Et Adam, il s’y éclate, il a même commencé à s’y faire des copains… Eh oui, c’est pas parce qu’il a l’air débile qu’il est débile, il est intelligent mais c’est pas sa faute si son corps, ses sens ne font pas ce qu’il veut… Imagine-toi dix secondes dans une salle archi bruyante et plein de lumières partout qui font mal aux yeux, tu craquerais. Eh ben lui c’est tout le temps comme ça dans sa tête. Est-ce que tu crois que tu arriverais à avoir une conversation normale dans ces conditions ? Est-ce que tu crois que tu arriverais à savoir qui te parle ? Et à entendre clairement ce qu’on te dit ?

     - T’énerve pas, je savais pas que c’était ça l’autisme. » (p.35-36)

     

    Le no Adam's land

     

    « Mais imaginez : déjà nous qui sommes tous les jours avec lui et qui faisons notre maximum pour le comprendre, on a du mal à le décoder, des fois ; eh ben, quand il sera grand, s’il n’est pas capable de s’exprimer correctement, personne n’aura la patience d’attendre qu’il ait fini sa phrase ou qu’il la répète, on va tout le temps se moquer de lui, ou passer à autre chose. Et ça, ça me fait vraiment peur…

     

    Parce qu’en fait, je ne le dis pas souvent mais je l’aime, Dark Vador, enfin, c’est Anakin que je cherche en lui, je voudrais tellement le trouver… C’est dur de voir que son frère n’est jamais vraiment là, qu’il est emprisonné dans une enveloppe, une sorte d’armure, parfois c’est comme un mur, vitré, parce qu’Adam me regarde mais il est tellement loin dans ses histoires, que je n’arrive pas à le rejoindre. Et puis, c’est bizarre mais certains jours, il est là, tu ne sais pas pourquoi, il est vraiment là et là pendant cinq minutes, tu peux vraiment lui parler et il te répond, là je sais que parle avec Anakin, pardon Adam, je sais que c’est lui mon vrai petit frère… Et puis la seconde d’après il est capturé, captif de ses dérèglements sensoriels, c’est comme s’il avait perdu les commandes de son cerveau ; je vois bien à ses yeux, il est loin, et je ne sais pas quand je pourrai le retrouver. Je sais qu’il est parti. Sans dire au revoir…

     

    C’est horrible, alors j’ai envie de casser la vitre, de m’élancer contre elle et la briser ; ce serait tellement simple. Tant pis si je me fais mal, je voudrais tellement retrouver mon frère… C’est une sensation tellement horrible, personne ne peut comprendre ça… C’est un peu comme s’il était mort, sans être mort, parce qu’il est bien vivant, il s’agite, il parle comme s’il s’adressait à des compagnons invisibles, dans un espace sans nom... » (p.42-43)

      

    « Alors là, je dois dire, je n’y avais jamais pensé que pour ce genre de personnes - « les handicapés dans la tête » - ce n’était pas facile. Je croyais qu’ils ne se rendaient pas compte. » (p.53)

      

    « Je ne sais pas pourquoi, mais dès qu’il rencontre quelqu’un de nouveau, il faut qu’il lui chipe un truc, comme si c’était sa façon de dire : « Salut, tu sais je peux pas parler, je peux pas te regarder dans les yeux mais on peut être en contact si tu me passes un truc à toi... »

     C’est comme un symbole, un trait d’union. Normalement, on se serre la main, eh bien lui, il préfère serrer un truc qui appartient à l’autre, qui n’est pas l’autre, mais qui est un peu lui quand même... » (p.58)

      

    (Mon frère, mon enfer, mon bel enfer de Christine DEROIN et Sandrine ANDREWS)

     

     

     

     

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