•  « Lorsqu’on découvre qu’on est seul, vraiment seul, je crois que le plus souvent on panique. On se jette dans la situation exactement opposée et on se mêle à un groupe : club, équipe, association. On commence à s’habiller exactement comme les autres. C’est un moyen de se rendre invisible. La façon de coudre ses pièces sur les trous des jeans devient d’une importance incroyable. Si elles ne sont pas cousues comme il faut, vous n’y êtes pas. Vous devez y être. Y être. Vous avez remarqué comme ces mots sont bizarres ? être où ? être avec eux. Avec les autres. Tous ensemble. C’est le nombre qui fait la force. Je, ça n’existe pas. Je suis un insigne de basket-ball, le boute-en-train de la classe, l’ami de mes amis. Je suis une excroissance de cuir noir sur une Honda. Je suis dans le coup. Je suis un jeune à la page. Vous ne pouvez pas me voir. Ce que vous voyez, c’est nous. Seulement nous. Ensemble, peinards.

     « Je, ça n’existe pas »

    Et si Nous Vous apercevons, vous là-bas, tout seul dans votre coin, ou bien la chance est avec vous et nous vous ignorerons, sinon il se pourrait bien que nous vous lancions des pierres. Car nous n’aimons pas ceux qui ont sur leurs jeans des pièces différentes des nôtres, et qui nous rappellent que chacun de nous est seul, qu’aucun d’entre nous n’est peinard. » (p.9-10)

      

    « Je n’ai pas expliqué tout cela à Natalie ce soir-là, bien sûr, mais nous avons quand même parlé un peu du lycée, du conformisme et de la difficulté d’être différent. C’est comme si, me dit-elle, nous n’avions pas d’autre choix que de vouloir être ce que sont les autres ou bien ce que les autres veulent que nous soyons. Il faut se conformer ou obéir. » (p.40)

      

    « Ce que [ma mère] voulait, c’était primo que je sois vivant, secundo que je sois normal. J’étais vivant et j’accomplissais à peu près tout ce qu’elle attendait de moi. Si mes efforts n’aboutissaient pas à faire de moi un type normal, ils réussiraient au moins à en produire une honnête imitation pendant une bonne cinquantaine d’années. » (p.76)

     

     « Il était parfois plus facile de mentir que de dire la vérité. Si j’avais dit à Jason que je n’avais pas envie d’aller au cinéma, il aurait discuté pour essayer de me convaincre. Et si je disais que j’allais entendre un concert, mes parents, tout autant que Jason, trouveraient que c’était là une étrange façon de passer sa soirée. Et j’étais écoeuré, fatigué d’être toujours le seul à faire des choses étranges. » (p.81)

     

      (Loin, très loin de tout d’Ursula LE GUIN)

     

     

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  •   « Ce printemps-là, on avait donc quatorze ans et on passait notre temps dans la serre pour éviter de devenir adultes. On se tenait à l’écart des gens de notre âge, on faisait bien attention de ne pas écouter le chant de nos hormones qui commençaient à se propager dans notre corps parce qu’on pressentait qu’elles pouvaient envahir notre organisme à n’importe quel moment et sans notre permission. On savait ce qui nous attendait : un matin, on se réveillerait, on sortirait de notre lit et on saurait qu’il faudrait abandonner nos jeux d’enfants. On regarderait autour de nous, on observerait les autres et on serait obligées de faire comme eux. On apprendrait à boire, à fumer, à embrasser. On apprendrait à accepter que les garçons nous regardent, nous touchent. On apprendrait à marcher bien droit, à mettre un pied devant l’autre jusqu’à ce que nos chevilles soient assez musclées pour supporter des chaussures à talons.

     On ne voulait pas de ça.

     Ni Bella, ni Momo, ni moi.

     On refusait. » (p.22)

     

    Éviter de devenir adulte

     

    « - T’as oublié ? T’as oublié ce qu’ils font des filles comme nous ? T’as vraiment oublié ? Jamais, jamais ça ne sera différent, quel que soit notre âge. Pas quand on ressemble à ça.

     J’ai écarté les bras et j’ai tâté mon corps de fille avec mes mains. Bella est restée silencieuse un moment. (…) Au bout d’un moment, elle a levé les yeux vers moi et elle m’a répondu :

     - Je n’ai pas oublié. Mais je ne vais pas me mépriser parce qu’ils le font, eux. Je n’ai pas envie de les laisser gagner.

     J’ai fermé les yeux et je me suis vue avec son regard. C’est là que j’ai réalisé que c’était invisible de l’extérieur. Elle ne pouvait pas comprendre. La Kim qu’elle voyait n’existait plus. Elle avait devant elle une enveloppe corporelle mais elle ne me voyait pas moi. »

      

    « Mes habits recouvraient mon corps de fille et mon corps de fille me recouvrait moi. Ce corps n'avait absolument rien à voir avec moi. » (p.227)

      

    (Trois garçons de Jessica SCHIEFAUER)

     

      

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  •    « Le collège de Bankridge possédait un code vestimentaire très strict, contrairement à quasiment toutes les écoles que j'avais fréquentées jusque-là. (...)

     Le problème, c'est que celui qui avait établi le règlement avait décidé (pour quelle raison, je l'ignore) que les filles devaient porter une jupe alors que les garçons avaient droit au pantalon.

     C'était sexiste. Stupide.

     (...)

     "Les filles doivent porter une jupe noire, plissée, mi-longue."

     (...)

     Le souci, ce n'était pas le terme "jupe" mais la formulation. La jupe n'était pas vraiment un problème pour moi. Non, le problème, c'était le mot "filles".

     Voilà le truc :

     J'ai peut-être l'apparence d'une fille, mais à l'intérieur, je suis un garçon. » (p.14-15)

     

    Comme une chaussure trop petite

     

     « On devrait être libres de porter les habits qui expriment qui nous sommes. »

     

      « J’ai pris conscience que j’étais différent à l’âge de sept ou huit ans. Ce n’est pas comme si je m’étais réveillé un beau matin en m’exclamant : « Je suis un garçon ! » Non. Ça m’a comme qui dirait titillé pendant quelques temps avant que je puisse y prêter attention. Alors j’ai commencé à me dire que le terme « fille » ne me correspondait pas vraiment. C’était comme une chaussure trop petite – je me sentais étriqué dedans.

     Au début, je n’y ai pas vraiment pensé. Ça ne me semblait pas important d’être une fille ou un garçon. (…)

     Au départ, j’étais simplement nerveux quand les gens employaient les mots « filles », ou « sœur », ou bien quand on s’entêtait à m’appeler Olivia, alors que j’insistais pour qu’on me surnomme Liv. (…) Peu à peu, j’ai commencé à ressentir de la colère et du chagrin sans aucune raison. La plupart des gens se fâcheraient si on les appelait en permanence quelque chose qu’ils ne sont pas. » (p.16-17)

     

      « Durant l'été, j'avais passé beaucoup de temps sur mon ordinateur portable à faire des recherches sur Google [...].

     Le mot, je le connaissais déjà. 'Transgenre'. Et dans un sens, il me plaisait car il me faisait penser aux Transformers, et Enzo et moi, on adorait cette série de films. 'Trans' en est la version abrégée ; le terme est moins cool mais il est plus rapide à taper. J'ai ainsi découvert que la communauté trans était nombreuse. Un site, en particulier, répertoriait toutes leurs histoires personnelles. Je les avais lues et relues. Puis j'avais trouvé d'autres sites et blogs consacrés au sujet, ainsi que des tas de vidéos sur YouTube. C'était un immense soulagement. Je n'étais pas seul. » (p.25-26)

      

    « A mon réveil, ma première pensée fut : « Maisie avait raison. Peut-être que je devrais essayer d’être un peu plus comme tout le monde. »

     Ma seconde pensée contredit la première : « Non. Peut-être que je devrais essayer d’être un peu plus moi. » » (p.96)

      

    « Au fond de moi, j'avais envie que quelqu'un le sache. Je voulais qu'au moins une personne me voie comme j'étais vraiment, au lieu de me voir comme on pensait que j'étais. Je voulais que quelqu'un voie le véritable moi. » (p.140)

      

    « - Tu sais ce que 'transgenre' veut dire ?

     [...]

     - C'est quand un homme se déguise en femme ? Comme ce mec à la télé ?

     [...]

     - Non, ça ne veut pas dire ça. C'est plutôt quand une personne a le sentiment que son apparence ne reflète pas la manière dont elle se sent à l'intérieur. Enfin, c'est comme ça pour certains, mais c'est différent pour chaque personne... Bref, ce que j'essaie d'expliquer, c'est qu'il est possible que tu regardes quelqu'un et que tu voies un garçon, mais à l'intérieur, ce garçon sait qu'il est en fait une fille. Ou bien... [...] Ou bien il se peut que tu regardes quelqu'un et que tu voies une fille, alors que ce n'est pas vraiment qui elle est.

     (…)

     - Je pense… je sais… que je suis transgenre. » (p.156-157)

     

     « J'ai contemplé mon reflet. Il n'avait pas l'air heureux. Pour la première fois depuis des mois, je me suis vraiment regardé. Je me suis regardé à fond. QU'EST-CE QUI FAIT QU'ILS ME DÉTESTENT AUTANT ?

     Mutant. Monstre. Il/Elle.

     J'essayai de me mettre à leur place. Si je me voyais marcher dans la rue, qu'est-ce que je penserais ?

     Je n'y arrivais pas. Je me voyais seulement MOI. Liv Spark. Une personne un peu gauche, mal à l'aise dans sa peau.

     Je n'étais peut-être pas ravi de mon apparence - et surtout des transformations que subissait mon corps [de douze ans] mais je n'étais pas un monstre.

     JE NE SUIS QU'UNE PERSONNE COMME LES AUTRES. OÙ EST LE MAL ? » (p.168)

      

    « En vrai, on n'en a pas rien à faire. Bien sûr que ça nous atteint. Et ça fait mal d'entendre les gens dire ces choses sur vous. Mais avec le temps, la douleur se transforme. Au début, ça brûle et ça transperce, comme si on vous planter un poignard en plein cœur. Et puis à force d'entendre les mêmes insultes encore et encore, la douleur se mue en une sorte de souffrance sourde et palpitante - comme une rage de dent. Une douleur en arrière-plan qu’on arrive à ignorer plusieurs minutes d’affilée, sauf quand on est allongé dans son lit la nuit, et qu’on ne parvient pas à trouver le sommeil. C’est là que ça fait vraiment mal. » (p.152)

     

    (Opération pantalon de Cat CLARKE)

     

     

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  •  « Ils ignorent le rôle que joue le stress dans leur propension à l'autosabotage.

     Ce serait un non-sens d'étudier les pratiques des classes populaires et d'en tirer des conclusions, et encore plus de légiférer dessus, sans se pencher d'abord sur le facteur stress et les problèmes dont il est la cause directe (suralimentation compensatoire, tabagisme, dépendance au jeu, alcoolisme, toxicomanie, recours à l'agressivité ou à la violence...). Ceux parmi vous qui ne fréquentent pas, ou peu, les personnes issues d'une catégorie moins favorisée peuvent se sentir démunis face à ces troubles. Moi-même je trouve ces comportements incompréhensibles alors que je les ai presque tous pratiqués, jusqu'à l'écoeurement. Mais ces pratiques nocives sur le long terme, offrent un bref répit aux malheureux torturés par le stress émotionnel, l'angoisse ou le sentiment d'une catastrophe imminente ; elles leur donnent l'illusion, un bref instant, d'avoir les choses en main. Ce surmenage psychologique, qui finit par éroder la volonté, déclenche des envies, des pulsions et des contraintes auxquelles il devient impossible de résister. Le stress est un mal qui frappe sans discrimination sociale, j'insiste beaucoup dessus. Loin de moi l'idée de minorer ou d'étouffer les soucis dont sont victimes les personnes issues des milieux aisés, et je ne dis pas non plus que la classe moyenne n'en souffre pas. Mais le stress émotionnel qui entrave le développement, abîme la santé, sape la mobilité sociale et influe sur le comportement, causant des ravages sans commune mesure au sein des classes laborieuses. Ce phénomène doit être reconnu.

     

    L'influence du stress émotionnel sur les pratiques des classes populaires

    Il y a le « bon stress », qui peut servir de catalyseur et motiver les troupes ou provoquer une gêne passagère. Ce n'est pas ce qui nous occupe ici : celui qui vit dans la précarité, qui a peut-être subi des sévices enfant, celui-là, le stress le dévore de l'intérieur : c'est un brouillard dans lequel il patauge en permanence et qui assombrit chaque aspect de sa vie. Il n'en existe pas de définition médicale précise. Pour faire simple, c'est le corps qui réplique face à ce qu'il perçoit comme un danger psychologique ou émotionnel. Se croyant agressé, l'organisme modifie sa composition chimique et libère hormones et autres substances qui faciliteront le passage à l'acte. Ce processus se déclenche automatiquement, à un niveau inconscient, et avait déjà cours chez notre ancêtre, l'homme des cavernes. En l'espace de plusieurs milliers d'années, les causes du stress ont changé, mais pas la réaction instinctive de notre organisme : les muscles sont irrigués par un afflux de sang, une montée d'adrénaline modifie la prise de décision. Le stress altère également la gestion des réserves d'énergie car, en cas d'émotion intense, l'organisme stocke de la graisse au niveau du ventre pour la brûler une fois que la menace aura disparu. Mais, quand on survit dans des conditions extrêmes, de celles qu'on associe à la pauvreté, la menace est toujours présente et on reste sur le qui-vive, mentalement et physiquement. Alors le stress bouleverse irrémédiablement notre physiologie.» (p.117-119)

      

    (Fauchés. Vivre et mourir pauvre de Darren McGARVEY)

     

     

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  •  

    Là où arrivent les hommes médiocres

    « Tout le monde te répète que tu n’y arriveras pas et tu finis par le croire. C’est ce qui s’est passé dans la littérature jusqu’au jour où un certain nombre de femmes ont décidé de faire la sourde oreille et se sont mises à écrire. Et elles ont écrit de bons romans et les hommes qui continuaient à répéter que les femmes ne savaient pas écrire avaient l’air de parfaits imbéciles. Seulement voilà : les femmes doivent être excellentes pour arriver là où arrivent les hommes médiocres. » (p.45)

     

     

     

    (Loin, très loin de tout d’Ursula LE GUIN)

     

     

     

     

     

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  •  « Il fallait constamment se tenir prêtes, parce que ça pouvait arriver n’importe quand. N’importe qui pouvait à n’importe quel moment faire un geste, un bruit, un pas dans notre direction.

     Et ça arrivait tout le temps bien sûr. Que des garçons passent devant des filles et que l’un d’eux serre son poing devant sa braguette et lève le bras comme un pénis en érection tout en émettant des bruits dégueulasses. Qu’un autre se joigne à son petit jeu en pressant à plusieurs reprises sa langue contre l’intérieur de sa joue. Et, pour finir, comme d’un commun accord, qu’ils déversent sur les filles tout le répertoire de mots dégradants puisés dans les films pornos.

     Il n’y avait qu’une manière efficace de répondre. Fermer la bouche, rester droite et garder le masque bien que chaque mot, chaque geste, chaque bruit s’immisce sous notre peau. Le plus souvent, on y parvenait. On se regardait dans le blanc des yeux, celle qui était en train de parler oubliait ce qu’elle disait mais ne s’interrompait pas pour autant. On l’encourageait avec des hochements de tête, en nous persuadant mutuellement en silence que tout allait bien, qu’il ne fallait pas s’occuper d’eux, pas se retourner, qu’il fallait continuer de parler, ne pas leur montrer qu’on avait peur, surtout ne pas leur montrer qu’on avait peur.

     

    Subir le harcèlement de rue et se sentir une proie

    Mais il arrivait que le groupe de garçons décide d’aller plus loin. Qu’il s’approche de nous, nous encercle, nous fixe d’un regard inflexible. Nous savions alors que nous étions les élues. Ils se tenaient tellement près de nous que leur haleine formait un mur devant nos visages et qu’il était impossible de nous retourner. Ils sortaient leur langue, la passaient sur nos joues, cherchaient nos lèvres. Leurs mains de garçons nous tripotaient, remontaient le long de nos cuisses. Ils nous chuchotaient à l’oreille de fausses répliques d’amour avec des voies apprêtées et mielleuses.

    Si on réussissait à rester de marbre, si on gardait les yeux rivés au sol pendant qu’ils nous touchaient avec leurs sales mains ou qu’ils nous léchaient avec leur sale langue, on finissait par recevoir un coup de poing dans les seins ou un gros mollard devant nos pieds. Avant de partir, ils nous sifflaient entre les dents qu’on était de vraies mochetés, qu’on était tellement répugnantes qu’aucun garçon ne voudrait jamais de nous, même si on le payait.

     On n’ouvrait surtout pas la bouche. On comptait à l’envers dans nos têtes pour réussir à ne pas bouger et à attendre que ça se termine. Mais parfois on n’en pouvait plus. Alors Momo, Bella et moi, on se mettait à crier. On leur disait de nous laisser tranquilles. On se débattait, on leur crachait au visage, on leur donnait des coups de genoux. Mais ils étaient désespérément, injustement, incompréhensiblement plus forts que nous. Ils riaient, nous attrapaient les mains et se moquaient de nos petits poings serrés. Eux seuls avaient le droit de décider quand le jeu s’arrêterait.

     Je ne supportais pas ça. Je les détestais. J’aurais pu accepter n’importe quoi, n’importe quelle humiliation pour ne pas avoir à subir ces signaux ambigus dirigés contre nous, contre les filles. Les répliques mielleuses, les mains qui malgré tout étaient chaudes contre nos corps, les sourires obliques qui malgré tout nous déstabilisaient. Et tout de suite après, le rejet, les crachats, le dégoût, les preuves de notre insignifiance. » (p.25-27)

     

     (Trois garçons de Jessica SCHIEFAUER)

     

       

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  •  « Chaque situation a beau être unique, il est quasiment impossible d'échapper au déterminisme social. Le facteur décisif qui conditionne dès la naissance, la direction que prendra la vie de quelqu'un, ce sont les conditions matérielles. Des études ont démontré qu'on peut prévoir les chances qu'un enfant aura d'accéder à la classe moyenne grâce à son poids de naissance. Les nouveau-nés dont les parents sont issus d'un secteur défavorisé sont globalement plus chétifs que les bébés dont les parents habitent une zone aisée : ils sont 8% à être en dessous du poids moyen chez les premiers contre 5 à 6% chez les seconds.

     A un moment on n'est plus dans l'objectivité, mais dans la procrastination. Et que des gens qui ne connaissent rien à rien répètent à longueur de temps qu'il faut tourner la page, cela peut légèrement agacer.

     

    Le déterminisme social

    Le problème de la pauvreté est souvent étudié comme s'il s'agissait d'un phénomène palpable, d'une entité qui s'abat sur les gens au hasard, sans crier gare. Une créature dotée d'une vie propre qui échappe à tout contrôle. Alors que la pauvreté se rapproche plutôt des sables mouvants : elle vous engloutit malgré les efforts que vous pouvez faire pour vous arracher à son emprise. Plus vous vous débattez, plus vous vous enfoncez. Pour d'autres personnes, c'est un monstre qui vit au loin, quelque part, et il faut à tout prix éviter de tomber sur lui. Et remercier le ciel de ne l'avoir jamais croisé. » (p.161-162)

      

    (Fauchés. Vivre et mourir pauvre de Darren McGARVEY)

     

       

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  •  « Ces personnes vivant avec une altération neuro-développementale, neurodégénérative, intellectuelle, psychique et/ou cognitive ont comme point commun d'avoir une autonomie décisionnelle que je qualifie d'altérée ; elles se caractérisent par un processus d'autodétermination qui ne leur permet pas toujours de faire des choix, ou seulement partiellement ou de manière aléatoire, au regard de l'appréhension qu'elles ont de leur environnement dans une situation donnée.

    (...)

    Cependant, cette altération existe également pour des personnes qui n'ont pas été catégorisées avec une déficience, une incapacité, un désavantage ou un trouble spécifique. » (p.22)

     

    « L'article 64 du Code électoral modifié par la loi de 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées autorise "tout électeur atteint d'infirmité certaine et le mettant dans l'impossibilité d'introduire son bulletin dans l'enveloppe et de glisser celle-ci dans l'urne ou de faire fonctionner la machine à voter" de se faire assister par un électeur de son choix. En outre, si la personne se retrouve dans l'impossibilité de signer, elle peut également se faire aider.

    (...)

    Ce tiers est une aide humaine qui vient compenser les conséquences d'une situation de handicap. Les besoins en aide humaine pour aller voter sont différents selon que les difficultés surviennent à la naissance ou sont acquises avant ou après 60 ans. » (p.25)

     

    Accessibilité ou confidentialité ?

    « Dans le cadre du vote, et plus largement dans le cadre de toutes relations sociales, cette perception trouve ses limites dans la mesure où une personne qui vote, quelle que soit sa situation, est également prise dans un jeu d'interactions, d'influences, et dans un système de contraintes qui entremêlent des êtres humains.

    En effet, "nous sommes tous socialement incorporés, dans un réseau de soutien, même quand nous cherchons à nous émanciper de notre environnement social. Ces soutiens ne se limitent pas à la prise de décision ; ils valorisent notre identité personnelle (Quinn, 2018)". » (p.27)

     

    « Cette perception revient à gripper les leviers d'action favorisant l'accessibilité au vote pour toutes les personnes, et plus particulièrement celles en tutelle nécessitant une aide humaine. En creux, cette option continue à exclure une partie de la population du vote et ne reconnaît pas l'intersectionnalité des handicaps. » (p.28)

     

    « L'acte de vote superpose au moins deux registres de l'autonomie : le fait de compenser une limite strictement physique (impossibilité de donner sa carte) et le fait d'accompagner une décision.

    Ce second registre implique éventuellement de compenser une limite physique (mettre l'enveloppe dans l'urne), mais il inclut également un partage du choix politique avec une tierce personne. Dans cet exemple et dans le cadre des élections, l'autonomie fonctionnelle relève du registre professionnel et l'autonomie décisionnelle relève de la sphère privée. » (p.57)

     

    « Ces possibilités d’expression questionnent au moins une composante de la démocratie : le rôle de l’influençabilité. Elles viennent également redéfinir la manière dont on peut se représenter l’individualité du vote. » (p.93)

     

    (Vote et handicap de Cyril DESJEUX)

     

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  •  

    La démocratie égalitariste

    « C’était cette façon de placer la barre au plus bas, au niveau où tous les hommes sont pareils, semblables à des fourmis, que j’avais surnommée « égalitarisme », mais on commence aujourd’hui à lui décerner des noms étranges comme antiélitisme, ou bien des noms vraiment malséants comme démocratie, des noms qu’on ne devrait même pas avoir le droit de prononcer à moins de vouloir réfléchir là-dessus.

     

    - Les égalisateurs macho et chauvinistes ? dis-je.

     

    - Exactement, répondit-elle. » (p.45-46)

      

    (Loin, très loin de tout d’Ursula LE GUIN)

     

       

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  •  « Dès qu’elle bougeait, les seins de Bella ballotaient. Aucun tee-shirt au monde ne pouvait les rendre invisibles. Lorsqu’elle s’est finalement mise à courir, qu’elle a pris de la vitesse et qu’elle a vraiment essayé de s’investir – pour son équipe -, les garçons se sont tout de suite moqués en sifflant et en applaudissant.

     Bella s’est arrêtée net. Ses joues étaient écarlates. Quelque part dans le chœur des voix de garçons, quelqu’un a crié :

     - Approche-toi. Approche-toi que je les touche !

     Ça m’a retourné le ventre. J’ai pensé au géant dans mes rêves. Je m’imaginais traverser le terrain, attraper les garçons avec mes énormes mains et les balancer le plus loin possible. Mais mon corps de fille était trop faible, trop maigre. J’ai baissé la tête et j’ai avalé plusieurs fois ma salive pour essayer de faire descendre la boule que j’avais dans la gorge.

     Le prof se tenait devant nous avec son sifflet. Il avait vu la scène mais il n’a pas réagi. Il a sifflé et le jeu s’est arrêté. Le cours était terminé.

     (…)

     [Bella] se dirigeait vers le vestiaire, la tête baissée. Je l’ai rejointe et j’ai posé ma main sur son épaule. Elle s’est arrêtée et m’a fait un sourire pâle.

     - Ils sont tellement puérils.

     J’ai voulu lui sourire, essayer de la consoler, lui dire « Je sais, ils sont vraiment trop cons, t’occupe pas d’eux », mais je n’y arrivais pas parce que je savais que ce n’était pas une question de puérilité. Au contraire. Les garçons étaient déjà bien trop habitués à pouvoir faire ce qu’ils voulaient avec nous.

     (…)

     « Bien trop habitués à pouvoir faire ce qu’ils voulaient avec nous »

    Arrivées à l’angle, on a vu qu’ils nous attendaient devant la porte.

     Je me suis arrêtée, mais pas Bella. Comme si elle avait subitement décidé de ne plus se laisser faire, d’arrêter de subir. Elle a levé le menton, n’a pas croisé les bras mais les a laissé pendre le long de son corps. Elle a foncé droit sur eux et, pendant un instant, j’ai cru qu’ils allaient s’écarter pour la laisser passer.

     De là où j’étais, je n’entendais pas ce qu’ils lui disaient, je percevais juste leurs intonations, le son de leurs voix mielleuses. Ils l’ont d’abord laissé entrer dans leur cercle et faire quelques pas vers la porte du vestiaire puis ils ont commencé à la tripoter, à se coller à elle, à essayer de soulever son tee-shirt, à tirer sur son soutien-gorge. Bella se débattait, essayait de se dégager de leur étreinte mais les garçons ne voulaient pas la lâcher. Finalement ils ont réussi à lui enlever son tee-shirt et son soutien-gorge et les ont levés en l’air comme des trophées.

     Bella se tenait, immobile, à quelques mètres d’eux. Elle se cachait les seins avec ses bras, le dos courbé, les cheveux lui tombant sur le visage.

     Tout s’était déroulé si vite. Je n’avais même pas eu le temps de réagir. Mes pieds se sont décollés du sol et je me suis précipitée vers Bella tout en criant aux garçons que c’était des connards, des fils de pute et qu’ils n’avaient pas le droit de faire ça. « Vous n’avez pas le droit de faire ça, espèces de merdeux ! »

     Mais pour les garçons, le jeu était terminé. Ils ne voyaient même plus Bella et se fichaient totalement de moi. Ils m’ont balancé son tee-shirt et son soutien-gorge au visage avant de tourner les talons et de partir en direction du vestiaire, comme si de rien n’était.

     Bella a maladroitement essayé de se rhabiller, son soutien-gorge est tombé par terre mais elle ne l’a même pas ramassé. Elle est restée figée, les bras autour de ses seins. » (p.54-57)

      

    (Trois garçons de Jessica SCHIEFAUER)

      

     

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