• « Je ne pus me lever que trois jours après qu'ils eurent arrêté de m'administrer les calmants. Je dus utiliser un déambulateur . Ainsi, dans la salle de bains commune, j'aperçus mon visage dans une glace, pour la première fois depuis que j'avais quitté le camp. Je vis un être chauve à la peau plissée, à la paupière gauche pendant de travers comme une cloque, et il me fallut plusieurs secondes pour comprendre que c'était moi. Moi dans le miroir. J'eus un mouvement de répulsion.

     

    (…)

     

    - Je commence à comprendre pourquoi l'infirmière me matait comme ça. Je suis défiguré. Défiguré, putain !

     

    (...)

    Défiguré

     

    Après la greffe de synthoderme, je n'étais plus défiguré, mais ce n'était plus moi. Je dus m'habituer à mon nouveau visage, et supporter les pleurs de ma mère, qui avait arraché de haut vol le droit d'une visite à l'hôpital. Elle ne fit que cela, verser des larmes et se tordre les mains, sans trouver un mot de réconfort pour son fils ; puis on vint lui dire qu'il était temps de partir. Est-ce qu'une femme est supposée porter en elle assez de courage et de force pour faire face à la mort de son mari et à la terreur d'une perte probable de son fils unique ? Est-ce qu'elle n'avait pas le droit d'être faible ? Est-ce que nous n'en avons pas tous le droit, dans de si laides circonstances ? Les exhortations à l'héroïsme que prodiguent si généreusement les autorités nous menant au combat ne sont-elles pas immondes ? Ma mère ne m'aida pas, c'est comme ça, et je ne peux lui en vouloir. » (p.87-90)

     

     

     

    (La guerre des plaines bleues de Jean-François CHABAS)


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  •  

    Vous parlez d'une rencontre...

     

     

     

    Je veux bien m'y essayer

     

    Oui mais soyez indulgents

     

    S'il m'arrive de bégayer

     

    Ou de manquer d'arguments.

     

     

     

    L'enjeu pour moi est de taille

     

    Je ne sais guère m'exprimer

     

    D'une moins d'une manière qui vaille

     

    La peine d'à l'oral tenter

     

     

     

    D'expliquer quoi que ce soit

     

    D'un petit peu personnel

     

    Ou qui au fond de moi appelle

     

    Le besoin de cet exploit

     

     

     

    Il me faut être en confiance

     

    Ce qui ne peut s'obtenir

     

    Qu'en s'armant bien de patience

     

    Et de foi en l'avenir

     

     

     

    Une ultime solution

     

    Est toujours envisageable

     

    C'est celle pour moi plus vivable

     

    De ce moyen d'expression.

     

     

     

    Fin mai 1997


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  •  

    « - J'ai perdu mon papa.

     

    (…)

     

    - Vous l'avez perdu il y a longtemps ?

     

    - Très longtemps, aussi longtemps que moi...

     

      

    Quand elle prononce cette phrase que nous avons pourtant dite, redite et re-redite durant les répétitions, j'ai soudain l'impression que c'est à moi et à moi seul qu'elle s'adresse, ses yeux plantés dans les miens, et une sensation étrange me prend au ventre.

     

    J'ai l'impression qu'il se passe quelque chose de bizarre en moi et que je perds les pédales et le contrôle.

     

    Et alors que, normalement, je dois demander à Lili : « Où ça ? », et qu'elle doit me répondre quelque chose comme : « A la maternité, le jour de ma naissance... », je ne sais pas ce qui me prend. Mais c'est plus fort que moi, plus fort qu'elle, aussi, probablement ! Et au lieu de m'en tenir au texte, voilà que je m'entends m'écrier :

      

    La souffrance du non-père

     

    - Vous mentez, madame ! Je crois, moi, que vous n'avez pas de papa !

     

    En plein dans le mille. Je l'ai visée au cœur. Le sien mais aussi le mien !

     

    J'ai perdu la tête ! Complètement barge, le mec ! C'est pas sa faute à elle, si mon père se fiche éperdument de moi !

     

    Son regard vacille. Sa bouche se met à trembler. Elle fronce les sourcils. Et laisse échapper quelques larmes qui ruissellent le long de ses joues en coulées noires à cause de son maquillage.

     

    Je frissonne.

     

    Horreur : j'ai réussi à foutre notre sketch en l'air !

     

    Je la vois qui suffoque, mais qui se reprend et hurle :

     

      

    - C'est vrai ! Je n'ai pas de papa, je n'en ai jamais eu, et je n'en aurai jamais ! Depuis que je suis née, je ne suis que la fille de ma mère, jamais la fille d'un père. Je ne sais pas qui il est, je ne sais pas où il est, je ne sais pas si il est, et je ne le saurai jamais. Et sans un papa derrière moi, je ne suis rien, sans un papa à moi, JE NE SUIS PERSONNE !

     

    Sa voix se brise. Et c'est le silence et la stupeur qui nous prend tous aux tripes, les acteurs comme les spectateurs.

     

    Quant à moi, je n'ai qu'une envie : me lever et la prendre dans mes bras pour lui demander pardon !

     

    Et c'est ce que je fais.

     

    Je la prends dans mes bras et elle se laisse faire.

     

    Si nous n'étions pas sur scène, je lui aurais demandé de m'excuser, de ne pas m'en vouloir. Je lui aurais dit que je ne voulais pas... mais que moi aussi, j'ai un problème avec mon père, ou avec ma mère qui aurait eu un amant, peut-être... Et je ne sais plus où j'en suis... Je lui aurais expliqué que je la comprends tellement, que moi aussi, je souffre de ce non-père...

     

     

    D'une voix que j'ai bien du mal à maîtriser, je lui dis :

     

    - Madame, je comprends votre peine et votre douleur. Mais je me demande, moi, ce qui est le mieux : ne pas avoir de père du tout et pouvoir se l'inventer tel qu'on l'aurait voulu, ou alors avoir un père, mais si absent, si lointain, si étranger, si peu « papa » qu'on ne peut s’empêcher de se poser une foule de questions à son sujet. Des questions comme : est-il vraiment mon père ? Et s'il l'est, pourquoi ne se conduit-il pas comme tel ? Pourquoi ne m'as-tu jamais dit que tu aimais ton fils et que tu étais fier de lui ?

     

    Tout en gardant sa main serrée dans la mienne, je crie face à la salle :

     

    - Voilà la question que je me pose ce soir : « Papaoutai » ? » (p.112-115)

     

      

    « Mais tous disent à peu près la même chose : que cette révélation a changé leur vie ! Qu'ils ont l'impression d'être amputés d'une partie de leur histoire, dont l'absence les empêche de se construire normalement, comme un puzzle dont il manque les pièces centrales. Et que même si les liens affectifs sont plus forts que les liens génétiques, tous aimeraient avoir des informations sur le donneur. » (p.133-134)

     

    (Achille, fils unique de Yaël HASSAN)


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  •  

    « J'ai développé une théorie que j'appelle le « principe de la douleur » et dont voici l'idée générale : c'est la douleur qui nous fait devenir ce que l'on est.

     

    Regarde autour de toi, Iz. Les Communs sont partout : des gens tout brillants, avec des voitures encore plus brillantes, qui conduisent vite, et parlent encore plus vite. Ils utilisent des grands mots pour raconter des histoires fabuleuses dans des décors exotiques. Tiens, prends ce gars de mon école, Dustin Machin-Truc. Il passe son temps à parler de la « propriété » de sa famille. Pas la « maison ». Non, la foutue « propriété ». Sa mère a engagé un majordome-chef prénommé Jean-Claude, qui, selon Dustin, donne à toute la famille Machin-Truc des cours de ju-jitsu tous les matins à l'aube. (Suivis de pancakes. Dustin n'oublie jamais de parler des pancakes.) Bon, alors ce serait facile pour moi de me dire, en voyant Dustin : « Oh mon Dieu, quelle vie incroyable ! J'aimerais tellement avoir la même ! Pauvre de moi ! »

     

    Mais quand Dustin parle, il y a au fond de ses yeux un détail, une absence de lumière, comme le faisceau d'une lampe torche qui s'estompe doucement. Comme si on avait oublié de changer les piles du visage de Dustin. Ce genre de vide ne peut être rempli que de chagrin, de luttes et de, comment dire... de l'énormité de ce qui nous entoure. Tout ce qui pue dans la vie. Et on ne trouve ni énormité, ni de trucs qui puent dans les petits déjeuners avec des pancakes. La douleur, c'est ça qui importe. Pas les belles voitures, les grands mots ou les histoires fabuleuses dans des décors exotiques. Et certainement pas un abruti de domestique-sensei français qui fait des tartines à l'aube.

     

    Ce que je veux dire, c'est que j'ai appris à accepter ma douleur comme une amie, quelle que soit la forme qu'elle prenne. Parce que je sais que c'est l'unique rempart qui me sépare de la plus pitoyable de toutes les espèces : les Communs. » (p.51-52)

     

     

    Les Communs

     

     

    « C’est un sentiment étrange, d’être dépité par sa propre génération. Il y a longtemps que j’ai changé mon idéalisme de châteaux en Espagne – puisqu’il se rapporte à ce que sont les gens et à leurs intérêts – pour un point de vue plus réaliste sur le monde (…) Sans s’en rendre compte, on se retrouve au lycée, à se demander si on est le seul à avoir lu « Le meilleur des mondes » de Huxley, en entier et pas seulement le résumé sur Wikipédia. Ou alors, on est à la cantine en train de réfléchir à la complexité du dernier Christopher Nolan, tandis que les pom-pom girls de la table voisine débattent de je ne sais quelle téléréalité en vogue cette semaine, et se disputent à qui exécute la meilleure fellation. Je passais mon temps à me dire que ça passerait, que ce n'était que le lycée. Le monde réel serait différent, c'était certain. Mais je commence à me demander si ce n'est pas la planète entière qui s'est fait wikipédier. » (p.213-214)

     

     

     

    « Plus tard dans ma vie, j'allais me rendre compte à quel point c'était étrange, cette idée que quelque chose clochait chez moi, quelque chose d'assez sérieux pour justifier des médicaments sérieux, un médecin sérieux et une vie pleine de remèdes sérieux pour éviter une maladie sérieuse – cette obsession étrange le rendait fou, à sa façon. Plus tard dans ma vie, j'allais me rendre compte que malgré ses actes, mon père voulait ce qu'il y avait de mieux pour sa famille. En revanche, comment pouvait-il y parvenir ? Ça, il n'en avait aucune idée. Plus tard dans ma vie, j'allais me rendre compte que c'était cela, l'ultime dichotomie : qu'une personne veuille le meilleur mais aille le chercher avec ce qu'elle avait de pire. C'est ce qu'à fait Papa. Ça ne lui suffisait pas d'aider la vieille dame à traverser la route. Il fallait qu'il sorte une arme à feu et la menace pour qu'elle se magne. Ses méthodes n'étaient pas seulement inefficaces, elles étaient aussi complètement dingues. Ainsi va le destin des hommes bons qui succombent à la folie du monde. » (p.229-230)

     

     

     

    « Toute ma vie, j'ai cherché mon peuple d'appartenance, et toute ma vie je suis revenue les mains vides. A un moment, je ne sais pas quand, j'ai fini par accepter l'isolement. Je me suis roulée en boule pour mener une vie d'observations et de théories, qui n'a rien d'une vie. Mais si les moments de connexion entre humains sont tellement rares, comment ai-je pu me connecter si vite et si fort à Beck et Walt ? Comment ai-je pu forger des relations plus profondes avec eux en deux ou trois jours, qu'avec n'importe qui d'autre en seize années d'existence ?

     

    On passe notre vie à errer par monts et par vaux, à parcourir les quatre coins du monde, à chercher désespérément une seule, rien qu'une seule personne qui puisse enfin nous « comprendre ». Et je me dis que si on parvient à la trouver, alors on a trouvé sa maison. » (p.256-257)

     

     

     

    (Mosquitoland de David ARNOLD)


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  • Promesses ?

     

     

    Si le monde est un bocal

    Tout rempli d'eau

    L'amitié en est un local

    Mais bien plus beau

     

    Et si la vie n'était qu'une prison dorée

    Alors tu serais ma promenade adorée.

     

    11 octobre 1997

     


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  •  

    « - Ah, ton père ! Ton père !... C'est quelqu'un !

     

    Il était tellement quelqu'un que,, devant lui, je me sentais personne.

     

    Moi, j'aurais préféré un père plus ordinaire. J'aurais eu moins de mal à prendre mon envol. » (p.11)

     

     

     

    « Et mon père, pour tout arranger, disait de moi, en me posant sa patte sur l'épaule :

     

    - C'est un vrai bourricot, mais un brave gamin. Moi je suis sûr qu'il ira loin quand même...

     

    C'était une façon de montrer sa confiance, sans doute.

     

    Mais ce « quand même » là sonnait à mes oreilles comme le pire des malgré tout. » (p.12)

     

    Une question de génération

     

     

     

    « J'ai longtemps cru qu'il me détestait. C'était une erreur, à ce que m'a dit mon père, quelques années plus tard. Il m'aimait bien, pépé. Il me trouvait du caractère. Mais il faisait partie de ces gens à qui ça écorcherait la gueule de dire un mot gentil, de faire un compliment.

     

    Mon père essayait de mettre ça sur le compte de sa génération.

     

    - Avant, c'était comme ça, qu'est-ce que tu veux que je te dise ! Les gens étaient pudiques. On ne passait pas son temps à se frotter le dos ou à se lécher la poire.

     

    Tu parles.

     

    Pépé n'était qu'un acariâtre, un vieux râleur. J'ai dû hériter de ses gènes.

     

    Je suis pareil que lui, un constipé du cœur. » (p.144)

     

     

     

    (Bon rétablissement de Marie-Sabine ROGER)


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  •  

    Gulliverte

     

     

     

    « Vint une belle gaillarde

     

    Épaulée comme un camion

     

    Les yeux comme des mansardes

     

    Et puis les cheveux si longs

     

    Qu'on aurait dit l'autoroute

     

    Qui va de Marseille à Aix

     

    Elle mettait en déroute

     

    Tous les donneurs de complexes

     

     

     

    Elle dit "Je suis Gulliverte

     

    Et je me sens bien

     

    Vous me trouvez grande, certes,

     

    Je n'en disconviens

     

    Mais vraiment, mes petits hommes,

     

    Vous êtes charmants

     

    Vous me regardez en somme

     

    Comme un monument

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    À quoi servent ces échelles,

     

    Ces escabelles"

     

     

     

    Par amour ou par bravade

     

    On en vit une flopée

     

    Entreprendre l'escalade

     

    De la belle démesurée

     

    Mais ils se perdaient en route

     

    Ou bien ils dégringolaient

     

    Ne pouvant la saisir toute

     

    La plupart abandonnaient

     

     

     

    Elle dit "Je suis Gulliverte

     

    Et vous m'épatez

     

    Je ne me suis pas offerte

     

    À vos privautés

     

    Car enfin, mes petits hommes,

     

    Si je vous fais peur,

     

    Vous semblez ignorer comme,

     

    Comment bat mon cœur

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    Comment vous faire comprendre

     

    Que je suis tendre"

     

     

    Trop grande...

     

     

     

    Ils lui dirent "Tu es moche !

     

    Mais pour qui donc te prends-tu ?

     

    Tu n'as rien dans la caboche

     

    Et puis tu es mal foutue

     

    Non vraiment, pour rien au monde

     

    Nous ne voudrions de toi

     

    Tu es vraiment trop immonde

     

    Tu ne nous inspires pas"

     

    Alors on vit Gulliverte

     

    Se ratatiner

     

     

     

    "C'est une trop grande perte

     

    Je veux être aimée

     

    Prenez-moi, mes petits hommes,

     

    Je raccourcirai

     

    Je serai comme trois pommes

     

    Si cela vous plaît

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    Quoi faire pour qu'on me désire

     

    Et même pire"

     

     

     

    Quand elle fut assez petite

     

    On voulut bien l'épouser

     

    On l'engrossa au plus vite

     

    Pour l'empêcher de bouger

     

    Elle fut, sans crier grâce,

     

    Une admirable maman

     

    Sans un rêve qui dépasse,

     

    Trompée raisonnablement

     

    Et puis on vit Gulliverte

     

    Se mettre à changer

     

    Et par la fenêtre ouverte

     

    On l'entendit chanter

     

     

     

    Elle dit "Mes petits hommes

     

    Je me sens grandir

     

    Et je me retrouve comme

     

    Dans mes souvenirs

     

    Grande, grande, j'étais grande

     

    Je m' demande

     

    Ce qui a pu me contraindre

     

    À tant vous craindre"

     

     

     

    Elle se mit sans scrupules

     

    À s'allonger à vue d'œil

     

    Ses soupirants minuscules

     

    Durent en faire leur deuil

     

    Malgré leurs échafaudages

     

    Leurs gradins, leurs ascenseurs,

     

    Leurs chansons et leurs chantages

     

    Elle reprit sa hauteur

     

     

     

    Elle dit "Je suis Gulliverte

     

    Et je me sens bien

     

    Vous me trouvez grande, certes,

     

    Je n'en disconviens

     

    Maintenant, mes petits hommes,

     

    À vous de grandir

     

    Comptez plus que je me gomme

     

    Pour pas vous ternir

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    Si c' n'est pas par votre faute

     

    Que je suis haute

     

     

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    {x2:}

     

    Comment vous faire comprendre

     

    Que je suis tendre"

     

     

     

    Anne SYLVESTRE – Tant de choses à vous dire (1986)


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  •  

    « Non, c'est moi, aussi.

     

    Il faut quand même être lucide. Je n'étais pas le genre de fille sur laquelle on se retournait. Et je ne faisais rien pour. Je préférais les habits amples, les sweat-shirts informes, les mecs devaient penser que je passais mon week-end affalée devant la télévision. C'était souvent pour eux une bonne surprise, quand je me déshabillais. Ils remarquaient que j'avais un corps.

     

    Au milieu de la basse-cour

     

    Ajoutez la timidité.

     

    Non, ce n'est pas ça. Je ne me suis jamais considérée comme timide. Simplement, je n'avais pas envie de batailler pendant des heures pour imposer mes goûts ou mes points de vue, pour défendre tel film, tel groupe, tel homme politique. Quelle vanité. Je les regardais tous, petits coqs sur leurs ergots, en train de bomber le torse et de parler fort. Et parfois, au milieu de la basse-cour, des poules gloussaient en picorant autour des coqs, des paonnes étalaient leur plumage parce que leur ramage était détestable – et aussi des oies cendrées. Ces pasionarias prenaient à cœur tous les sujets et montaient dans les octaves pour tenir tête aux rois de la ferme, autre manière de se faire remarquer et de séduire. » (p.91-92)

     

     

     

    (06h41 de Jean-Philippe BLONDEL)


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  • «Ta maladie est un Golem qui, quoi qu'on fasse, avancera et détruira tout sur son passage.

     

    Le programme qui t'attend est aussi irréversible qu'atroce : tu vas perdre peu à peu la mémoire, oublier les mots les gestes les visages.

     

    Ton mal porte un nom barbare : Alzheimer. C'est le nom du psychiatre allemand, Aloïs Alzheimer, qui, le 26 novembre 1901, à l'asile de Francfort, a examiné une femme qui ne connaissait pas encore l'usage du Post-it mais présentait les mêmes bizarreries que toi.

     

    Une maladie de vieux, dit le Net.

     

    Toi, tu as seulement quarante-neuf ans. » (p.47)

     

    Aussi irréversible qu'atroce

     

    « C'est quoi ce bordel, ce désordre, ce foutoir, où les mères retombent en enfance alors que leurs enfants en sont à peine sortis ?

     

    Je te hais.

     

    Je hais le monde entier.

     

    Comment as-tu pu devenir une menace, toi qui étais le rempart, l'abri. » (p.63)

     

     

     

    «Maintenant tu prends des tas de médicaments. Ils font taire en toi la mauvaise la brutale sorcière. Ils laissent vivre l'enfant douce et inoffensive. »  (p.78)

     

     

     

    (Arrête de mourir d'Irène COHEN-JANCA)


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  • «J'ai essayé de détourner la conversation. Je sentais qu'elle prenait un tour qui allait m'être désagréable.

     

    - C'est parce que je me suis beaucoup occupé de sa mère.

     

    - Ou que sa mère s'est occupée de vous. Enfin, d'après ce qu'il dit.

     

    - Les relations humaines sont parfois à double sens.

     

    - Pendant un temps, vous avez été un objet de raillerie ici. Tous ces gens que vous voyez là, ils se tapaient sur les cuisses en entendant les histoires de Philippe qui fait des tartes aux pommes avec la mère de son copain.

     

    (…)

     

    - ça a changé progressivement. Vous êtes devenu une... comment dire ça, oui, une caution. Vous lui servez de caution. » (p.64-65)

     

     

    La mue

     

    «Je retrouve la peau de mes vingt ans. Comme si ma mue m'attendait, tapie au coin de ma ville natale ou dans le train. Comme si elle veillait et qu'elle attendait que je baisse la garde, pour attaquer encore. Je me rappelle Lucile qui travaillait pour moi il y a quelques années. C'était une grande fille mince et séduisante. Un jour, elle m'a montré ses photos d'adolescence. Quand on l'appelait la boulette ou le cochonnet. Elle serrait les dents tandis que j'observais la masse informe de chair sur les clichés, et que je tentais d'y retrouver les traits de ce qu'elle allait devenir. Elle a murmuré qu'ils étaient toujours là, la boulette, le cochonnet. Elle les combattait quotidiennement, pourtant il suffisait qu'elle n'y prenne pas garde, qu'elle soit bousculée dans le métro, qu'elle mette un peu trop de temps à sortir sa carte de crédit de son portefeuille, et la boulette, le cochonnet fondaient sur elle de nouveau. Empotée. Grasse. Laide. Bonne à rien. » (p.72-73)

     

     

     

    (06h41 de Jean-Philippe BLONDEL)


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