•  

    « J'ai développé une théorie que j'appelle le « principe de la douleur » et dont voici l'idée générale : c'est la douleur qui nous fait devenir ce que l'on est.

     

    Regarde autour de toi, Iz. Les Communs sont partout : des gens tout brillants, avec des voitures encore plus brillantes, qui conduisent vite, et parlent encore plus vite. Ils utilisent des grands mots pour raconter des histoires fabuleuses dans des décors exotiques. Tiens, prends ce gars de mon école, Dustin Machin-Truc. Il passe son temps à parler de la « propriété » de sa famille. Pas la « maison ». Non, la foutue « propriété ». Sa mère a engagé un majordome-chef prénommé Jean-Claude, qui, selon Dustin, donne à toute la famille Machin-Truc des cours de ju-jitsu tous les matins à l'aube. (Suivis de pancakes. Dustin n'oublie jamais de parler des pancakes.) Bon, alors ce serait facile pour moi de me dire, en voyant Dustin : « Oh mon Dieu, quelle vie incroyable ! J'aimerais tellement avoir la même ! Pauvre de moi ! »

     

    Mais quand Dustin parle, il y a au fond de ses yeux un détail, une absence de lumière, comme le faisceau d'une lampe torche qui s'estompe doucement. Comme si on avait oublié de changer les piles du visage de Dustin. Ce genre de vide ne peut être rempli que de chagrin, de luttes et de, comment dire... de l'énormité de ce qui nous entoure. Tout ce qui pue dans la vie. Et on ne trouve ni énormité, ni de trucs qui puent dans les petits déjeuners avec des pancakes. La douleur, c'est ça qui importe. Pas les belles voitures, les grands mots ou les histoires fabuleuses dans des décors exotiques. Et certainement pas un abruti de domestique-sensei français qui fait des tartines à l'aube.

     

    Ce que je veux dire, c'est que j'ai appris à accepter ma douleur comme une amie, quelle que soit la forme qu'elle prenne. Parce que je sais que c'est l'unique rempart qui me sépare de la plus pitoyable de toutes les espèces : les Communs. » (p.51-52)

     

     

    Les Communs

     

     

    « C’est un sentiment étrange, d’être dépité par sa propre génération. Il y a longtemps que j’ai changé mon idéalisme de châteaux en Espagne – puisqu’il se rapporte à ce que sont les gens et à leurs intérêts – pour un point de vue plus réaliste sur le monde (…) Sans s’en rendre compte, on se retrouve au lycée, à se demander si on est le seul à avoir lu « Le meilleur des mondes » de Huxley, en entier et pas seulement le résumé sur Wikipédia. Ou alors, on est à la cantine en train de réfléchir à la complexité du dernier Christopher Nolan, tandis que les pom-pom girls de la table voisine débattent de je ne sais quelle téléréalité en vogue cette semaine, et se disputent à qui exécute la meilleure fellation. Je passais mon temps à me dire que ça passerait, que ce n'était que le lycée. Le monde réel serait différent, c'était certain. Mais je commence à me demander si ce n'est pas la planète entière qui s'est fait wikipédier. » (p.213-214)

     

     

     

    « Plus tard dans ma vie, j'allais me rendre compte à quel point c'était étrange, cette idée que quelque chose clochait chez moi, quelque chose d'assez sérieux pour justifier des médicaments sérieux, un médecin sérieux et une vie pleine de remèdes sérieux pour éviter une maladie sérieuse – cette obsession étrange le rendait fou, à sa façon. Plus tard dans ma vie, j'allais me rendre compte que malgré ses actes, mon père voulait ce qu'il y avait de mieux pour sa famille. En revanche, comment pouvait-il y parvenir ? Ça, il n'en avait aucune idée. Plus tard dans ma vie, j'allais me rendre compte que c'était cela, l'ultime dichotomie : qu'une personne veuille le meilleur mais aille le chercher avec ce qu'elle avait de pire. C'est ce qu'à fait Papa. Ça ne lui suffisait pas d'aider la vieille dame à traverser la route. Il fallait qu'il sorte une arme à feu et la menace pour qu'elle se magne. Ses méthodes n'étaient pas seulement inefficaces, elles étaient aussi complètement dingues. Ainsi va le destin des hommes bons qui succombent à la folie du monde. » (p.229-230)

     

     

     

    « Toute ma vie, j'ai cherché mon peuple d'appartenance, et toute ma vie je suis revenue les mains vides. A un moment, je ne sais pas quand, j'ai fini par accepter l'isolement. Je me suis roulée en boule pour mener une vie d'observations et de théories, qui n'a rien d'une vie. Mais si les moments de connexion entre humains sont tellement rares, comment ai-je pu me connecter si vite et si fort à Beck et Walt ? Comment ai-je pu forger des relations plus profondes avec eux en deux ou trois jours, qu'avec n'importe qui d'autre en seize années d'existence ?

     

    On passe notre vie à errer par monts et par vaux, à parcourir les quatre coins du monde, à chercher désespérément une seule, rien qu'une seule personne qui puisse enfin nous « comprendre ». Et je me dis que si on parvient à la trouver, alors on a trouvé sa maison. » (p.256-257)

     

     

     

    (Mosquitoland de David ARNOLD)

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  • Promesses ?

     

     

    Si le monde est un bocal

    Tout rempli d'eau

    L'amitié en est un local

    Mais bien plus beau

     

    Et si la vie n'était qu'une prison dorée

    Alors tu serais ma promenade adorée.

     

    11 octobre 1997

     

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  •  

    « - Ah, ton père ! Ton père !... C'est quelqu'un !

     

    Il était tellement quelqu'un que,, devant lui, je me sentais personne.

     

    Moi, j'aurais préféré un père plus ordinaire. J'aurais eu moins de mal à prendre mon envol. » (p.11)

     

     

     

    « Et mon père, pour tout arranger, disait de moi, en me posant sa patte sur l'épaule :

     

    - C'est un vrai bourricot, mais un brave gamin. Moi je suis sûr qu'il ira loin quand même...

     

    C'était une façon de montrer sa confiance, sans doute.

     

    Mais ce « quand même » là sonnait à mes oreilles comme le pire des malgré tout. » (p.12)

     

    Une question de génération

     

     

     

    « J'ai longtemps cru qu'il me détestait. C'était une erreur, à ce que m'a dit mon père, quelques années plus tard. Il m'aimait bien, pépé. Il me trouvait du caractère. Mais il faisait partie de ces gens à qui ça écorcherait la gueule de dire un mot gentil, de faire un compliment.

     

    Mon père essayait de mettre ça sur le compte de sa génération.

     

    - Avant, c'était comme ça, qu'est-ce que tu veux que je te dise ! Les gens étaient pudiques. On ne passait pas son temps à se frotter le dos ou à se lécher la poire.

     

    Tu parles.

     

    Pépé n'était qu'un acariâtre, un vieux râleur. J'ai dû hériter de ses gènes.

     

    Je suis pareil que lui, un constipé du cœur. » (p.144)

     

     

     

    (Bon rétablissement de Marie-Sabine ROGER)

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  •  

    Gulliverte

     

     

     

    « Vint une belle gaillarde

     

    Épaulée comme un camion

     

    Les yeux comme des mansardes

     

    Et puis les cheveux si longs

     

    Qu'on aurait dit l'autoroute

     

    Qui va de Marseille à Aix

     

    Elle mettait en déroute

     

    Tous les donneurs de complexes

     

     

     

    Elle dit "Je suis Gulliverte

     

    Et je me sens bien

     

    Vous me trouvez grande, certes,

     

    Je n'en disconviens

     

    Mais vraiment, mes petits hommes,

     

    Vous êtes charmants

     

    Vous me regardez en somme

     

    Comme un monument

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    À quoi servent ces échelles,

     

    Ces escabelles"

     

     

     

    Par amour ou par bravade

     

    On en vit une flopée

     

    Entreprendre l'escalade

     

    De la belle démesurée

     

    Mais ils se perdaient en route

     

    Ou bien ils dégringolaient

     

    Ne pouvant la saisir toute

     

    La plupart abandonnaient

     

     

     

    Elle dit "Je suis Gulliverte

     

    Et vous m'épatez

     

    Je ne me suis pas offerte

     

    À vos privautés

     

    Car enfin, mes petits hommes,

     

    Si je vous fais peur,

     

    Vous semblez ignorer comme,

     

    Comment bat mon cœur

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    Comment vous faire comprendre

     

    Que je suis tendre"

     

     

    Trop grande...

     

     

     

    Ils lui dirent "Tu es moche !

     

    Mais pour qui donc te prends-tu ?

     

    Tu n'as rien dans la caboche

     

    Et puis tu es mal foutue

     

    Non vraiment, pour rien au monde

     

    Nous ne voudrions de toi

     

    Tu es vraiment trop immonde

     

    Tu ne nous inspires pas"

     

    Alors on vit Gulliverte

     

    Se ratatiner

     

     

     

    "C'est une trop grande perte

     

    Je veux être aimée

     

    Prenez-moi, mes petits hommes,

     

    Je raccourcirai

     

    Je serai comme trois pommes

     

    Si cela vous plaît

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    Quoi faire pour qu'on me désire

     

    Et même pire"

     

     

     

    Quand elle fut assez petite

     

    On voulut bien l'épouser

     

    On l'engrossa au plus vite

     

    Pour l'empêcher de bouger

     

    Elle fut, sans crier grâce,

     

    Une admirable maman

     

    Sans un rêve qui dépasse,

     

    Trompée raisonnablement

     

    Et puis on vit Gulliverte

     

    Se mettre à changer

     

    Et par la fenêtre ouverte

     

    On l'entendit chanter

     

     

     

    Elle dit "Mes petits hommes

     

    Je me sens grandir

     

    Et je me retrouve comme

     

    Dans mes souvenirs

     

    Grande, grande, j'étais grande

     

    Je m' demande

     

    Ce qui a pu me contraindre

     

    À tant vous craindre"

     

     

     

    Elle se mit sans scrupules

     

    À s'allonger à vue d'œil

     

    Ses soupirants minuscules

     

    Durent en faire leur deuil

     

    Malgré leurs échafaudages

     

    Leurs gradins, leurs ascenseurs,

     

    Leurs chansons et leurs chantages

     

    Elle reprit sa hauteur

     

     

     

    Elle dit "Je suis Gulliverte

     

    Et je me sens bien

     

    Vous me trouvez grande, certes,

     

    Je n'en disconviens

     

    Maintenant, mes petits hommes,

     

    À vous de grandir

     

    Comptez plus que je me gomme

     

    Pour pas vous ternir

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    Si c' n'est pas par votre faute

     

    Que je suis haute

     

     

     

    Grande, grande, je suis grande

     

    Je m' demande

     

    {x2:}

     

    Comment vous faire comprendre

     

    Que je suis tendre"

     

     

     

    Anne SYLVESTRE – Tant de choses à vous dire (1986)

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  •  

    « Non, c'est moi, aussi.

     

    Il faut quand même être lucide. Je n'étais pas le genre de fille sur laquelle on se retournait. Et je ne faisais rien pour. Je préférais les habits amples, les sweat-shirts informes, les mecs devaient penser que je passais mon week-end affalée devant la télévision. C'était souvent pour eux une bonne surprise, quand je me déshabillais. Ils remarquaient que j'avais un corps.

     

    Au milieu de la basse-cour

     

    Ajoutez la timidité.

     

    Non, ce n'est pas ça. Je ne me suis jamais considérée comme timide. Simplement, je n'avais pas envie de batailler pendant des heures pour imposer mes goûts ou mes points de vue, pour défendre tel film, tel groupe, tel homme politique. Quelle vanité. Je les regardais tous, petits coqs sur leurs ergots, en train de bomber le torse et de parler fort. Et parfois, au milieu de la basse-cour, des poules gloussaient en picorant autour des coqs, des paonnes étalaient leur plumage parce que leur ramage était détestable – et aussi des oies cendrées. Ces pasionarias prenaient à cœur tous les sujets et montaient dans les octaves pour tenir tête aux rois de la ferme, autre manière de se faire remarquer et de séduire. » (p.91-92)

     

     

     

    (06h41 de Jean-Philippe BLONDEL)

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  • «Ta maladie est un Golem qui, quoi qu'on fasse, avancera et détruira tout sur son passage.

     

    Le programme qui t'attend est aussi irréversible qu'atroce : tu vas perdre peu à peu la mémoire, oublier les mots les gestes les visages.

     

    Ton mal porte un nom barbare : Alzheimer. C'est le nom du psychiatre allemand, Aloïs Alzheimer, qui, le 26 novembre 1901, à l'asile de Francfort, a examiné une femme qui ne connaissait pas encore l'usage du Post-it mais présentait les mêmes bizarreries que toi.

     

    Une maladie de vieux, dit le Net.

     

    Toi, tu as seulement quarante-neuf ans. » (p.47)

     

    Aussi irréversible qu'atroce

     

    « C'est quoi ce bordel, ce désordre, ce foutoir, où les mères retombent en enfance alors que leurs enfants en sont à peine sortis ?

     

    Je te hais.

     

    Je hais le monde entier.

     

    Comment as-tu pu devenir une menace, toi qui étais le rempart, l'abri. » (p.63)

     

     

     

    «Maintenant tu prends des tas de médicaments. Ils font taire en toi la mauvaise la brutale sorcière. Ils laissent vivre l'enfant douce et inoffensive. »  (p.78)

     

     

     

    (Arrête de mourir d'Irène COHEN-JANCA)

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  • «J'ai essayé de détourner la conversation. Je sentais qu'elle prenait un tour qui allait m'être désagréable.

     

    - C'est parce que je me suis beaucoup occupé de sa mère.

     

    - Ou que sa mère s'est occupée de vous. Enfin, d'après ce qu'il dit.

     

    - Les relations humaines sont parfois à double sens.

     

    - Pendant un temps, vous avez été un objet de raillerie ici. Tous ces gens que vous voyez là, ils se tapaient sur les cuisses en entendant les histoires de Philippe qui fait des tartes aux pommes avec la mère de son copain.

     

    (…)

     

    - ça a changé progressivement. Vous êtes devenu une... comment dire ça, oui, une caution. Vous lui servez de caution. » (p.64-65)

     

     

    La mue

     

    «Je retrouve la peau de mes vingt ans. Comme si ma mue m'attendait, tapie au coin de ma ville natale ou dans le train. Comme si elle veillait et qu'elle attendait que je baisse la garde, pour attaquer encore. Je me rappelle Lucile qui travaillait pour moi il y a quelques années. C'était une grande fille mince et séduisante. Un jour, elle m'a montré ses photos d'adolescence. Quand on l'appelait la boulette ou le cochonnet. Elle serrait les dents tandis que j'observais la masse informe de chair sur les clichés, et que je tentais d'y retrouver les traits de ce qu'elle allait devenir. Elle a murmuré qu'ils étaient toujours là, la boulette, le cochonnet. Elle les combattait quotidiennement, pourtant il suffisait qu'elle n'y prenne pas garde, qu'elle soit bousculée dans le métro, qu'elle mette un peu trop de temps à sortir sa carte de crédit de son portefeuille, et la boulette, le cochonnet fondaient sur elle de nouveau. Empotée. Grasse. Laide. Bonne à rien. » (p.72-73)

     

     

     

    (06h41 de Jean-Philippe BLONDEL)

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  •  « Il ne parle pas beaucoup... il n'est pas drôle... il ne rit pas non plus aux gags de la télé... il n'est pas du genre à traîner en bande... il se fiche complètement de la mode vestimentaire...

     Mais lui... tout ça ne le dérange pas.

     

    Il gênait...

     

    A l'école, il n'y a que des mecs incapables de vivre sans penser à tout ça. Ne pas être différent des autres... toujours suivre la mode... et devant quelqu'un comme lui on se sent tout petit, minable.

     Peut-être qu'il gênait... » (p.86-87)

     

    (Real - Tome 1 de Takehiko INOUE)

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  • « Un soupir de résignation s'est échappé de mes lèvres. Ouais, je l'aimais. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Cette fille, c'était mon frère. » (p.12)

     

    « Cette fascination de Liam pour le jeu du papa et de la maman avait-elle été la première indication, pour moi, du fait qu'il était différent ? Qu'il était transgenre ? Que dans sa tête et dans son cœur, il savait qu'il était une fille ? » (p.15)

     

    « C'est ce qu'il a toujours voulu. Si Liam pouvait faire un seul vœu dans ce bas monde, demander un seul cadeau d'anniversaire, ce serait de renaître. De renaître à l'endroit, dans le corps d'une fille. » (p.28)

     

    « Non, je ne le détestais pas. Il ne me détestait pas, lui non plus. Il était juste en colère contre sa vie, ce que je pouvais comprendre. Ça doit être horrible de ne pas être dans le bon corps, d'avoir cette identité dédoublée. Je savais qu'il souffrait. Je regrettais juste qu'il se venge sur moi. Ce n'était pas ma faute si j'avais reçu le corps qu'il voulait. » (p.29)

     

    « - Tous les jours, c'est la même chose. Je me cache, je mens, je la retiens à l'intérieur. C'est trop dur. Je n'y arrive pas. (…)

    Quand les gens me regardent, ils ne voient pas la vraie moi. Ils ne peuvent pas me voir, avec cette allure-là. (…)

    Personne ne connaîtra jamais celle que je suis au fond de moi. La vraie moi. La fille, la femme. Tout ce qu'ils voient, c'est ce... ce rien.

    - Tu n'es pas rien, ai-je rétorqué sèchement. Tu es une personne. Tu es Liam.

    - Liam ?

    Il a lâché un petit rire.

    - C'est qui ça ? Une caricature que j'ai créée. Une marionnette, des grimaces, un personnage de BD. Je suis une image calquée sur le fils viril et macho que Papa a dans la tête. (…)

    - J'ai besoin de la laisser sortir, Regan.

    - Qu'est-ce que tu veux dire ? Comment ?

    - Je l'étrangle. Ce n'est pas elle que je veux éliminer. La supprimer, la réprimer, la maintenir en cage, faire durer cette imposture, cette comédie... tout ça, je n'y arrive plus. (…)

    ça ne passe pas. J'ai beau le vouloir, et prier, elle est toujours avec moi. Elle EST moi. Je suis elle. Je veux être elle. Je veux être Luna.

    - Tu l'es. Tu peux l'être. » (p.36-37)

     

    «La vendeuse. L'instant où elle avait vu ce qu'était Luna, ce rejet physique qui l'avait poussée à s'éloigner, m'avait déchiré l'âme. Elle était carrément dégoûtée.

    Luna l'avait vu. Elle l'avait senti.

    Je ne supportais pas que mon frère soit considéré comme un monstre. Ça le faisait souffrir ; je le savais. Il ne méritait pas ça. Personne ne mérite ce genre de souffrance. S'il décidait de vivre le restant de sa vie dans la peau de la Fille lunaire, il pouvait me faire confiance, je garderais son secret. Je le protégerais, il pouvait me faire confiance. » (p.154)

     

    « Et si, une fois qu'il avait fait de son mieux pour se montrer dans la tenue de Luna – dans la PEAU de Luna, la fille qu'il visualisait dans sa tête – les gens ne voyaient qu'un garçon habillé en fille ?

    Quand Liam avait évoqué ce que lui coûterait sa transition, est-ce qu'il parlait de ça ? Parce que ça, c'était trop cher payé, je ne le supporterais pas. Ça lui coûtait son amour-propre, sa dignité, sa fierté. » (p.178)

     

    « Comme un papillon émergeant d'une chrysalide, ai-je pensé. Une créature exquise et délicate dépliant ses ailes avant de s'envoler. Sauf que dans le cas de Luna, le papillon est forcé de replier ses ailes et de se réinsérer dans le cocon tous les jours. Tous les jours sans exception, elle est contrainte de s'enfermer dans une coquille. » (p.192)

     

     

    Une face cachée

     

    « Luna pourrait-elle modifier suffisamment la chimie de son corps, son apparence physique, pour convaincre le monde entier qu'elle était la personne qu'elle se savait être ? » (p.194)

     

    « J'aurais peut-être pu faciliter les choses – atténuer le choc ou préparer Aly. J'aurais pu lâcher quelques allusions, lui donner le temps de digérer la nouvelle. Elle aurait pu être capable de...

    - De quoi ? Ai-je terminé tout haut. D'accepter le fait que le mec dont elle a été amoureuse toute sa vie est en fait une fille ? 

    Comment peut-on accepter ça ? » (p.298)

     

    « Liam et moi serions toujours mis dans le même sac, à présent. Luna et moi. Ils ne verraient plus que Regan-la-fille-qui-a-un-frère-transsexuel. Je ne pourrais jamais me séparer de lui. Jamais avoir ma propre identité.

    Pire encore : les gens penseraient que j'étais comme lui. Comme elle. Différente. Je ne voulais pas être différente. Je voulais être pareille. Je voulais être acceptée, aimée, appréciée pour celle que j'étais.

    Qui étais-je ? Je ne le savais même pas.

    Je connaissais Luna mieux que moi-même. Je savais ce qu'elle voulait : être acceptée, aimée. Exactement la même chose que moi. » (p.312)

     

    « C'est une question de vie ou de mort pour moi, Regan. Si je ne fais pas ma transition, je ne veux plus vivre. (…)

    Et j'ai compris. J'ai enfin compris. Le changement, c'est en moi qu'il devait se produire. Je devais accepter Luna, la soutenir dans sa transition, la reconnaître en tant que personne. » (p.317)

     

    « J'ai survécu. Je suis vivante. J'ai fait mes preuves aujourd'hui. Je veux vivre. Je peux. Tu as fait ça pour moi. Tu m'as forcé à tenir sur mes propres jambes. Tu m'as donné l'impulsion dont j'avais besoin ; tu m'as obligée à affronter ça toute seule, chose que j'aurai à faire au bout du compte. » (p.318)

     

    « Elle savait. (…) Elle avait toujours su.

    Pourquoi ne l'avait-elle pas aidé ? Pourquoi n'avait-elle pas été là pour lui. Pourquoi n'avait-elle pas admis sa différence ? Elle aurait pu lui rendre la vie tellement plus facile. Elle aurait pu l'élever comme une fille. Pourquoi ne l'avait-elle pas fait ?

    Papa, bien sûr.

    Lui ne savait pas. Elle aurait dû le dire à Papa. Toutes ces années, il avait torturé Liam avec le sport et encore le sport. Ses attentes si peu réalistes. Il avait donné à Lima l'impression d'être un raté, un mauvais fils.

    Ce qui avait donné à Papa l'impression d'être un mauvais père.

    Maman aurait pu donner à Papa le temps de s'y faire, d'accepter Liam tel qu'il était. » (p.339)

     

    (La face cachée de Luna de Julie Anne PETERS)

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  • « Il n'était ni bon, ni méchant, ni fourbe, ni cynique, ni autre ; il se bornait à choisir : c'est le pouvoir de faire avec un moment et avec soi, un ensemble qui plaise.

     

    Il avait sur tout le monde un avantage qu'il s'était donné : celui de posséder une idée commode de lui-même ; et, dans chacune de ses pensées entrait un autre Monsieur Teste, - un personnage bien connu, simplifié, uni au véritable par tous ses points... Il avait en somme substitué au vague soupçon du Moi qui altère tous nos propres calculs et nous met sournoisement en jeu nous-mêmes dans nos spéculations, - qui en sont pipées, - un être imaginaire défini, un Soi-Même bien déterminé, ou éduqué, sûr comme un instrument, sensible comme un animal, et compatible avec toute chose, comme l'homme.

     

    Un individu durable

     

    Ainsi Teste, armé de sa propre image, connaissait à chaque instant sa faiblesse et ses forces. Le monde se composait, devant lui, d'abord de tout ce qu'il savait et de ce qui était à lui – et cela ne comptait plus ; puis, dans un autre soi, du reste ; et ce reste pouvait ou ne pouvait pas être acquis, construit, transformé. Et il ne perdait son temps ni dans l'impossible ni dans le facile. » (p.106-107)

     

     

     

    (Monsieur Teste de Paul VALERY)

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