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    Là où arrivent les hommes médiocres

    « Tout le monde te répète que tu n’y arriveras pas et tu finis par le croire. C’est ce qui s’est passé dans la littérature jusqu’au jour où un certain nombre de femmes ont décidé de faire la sourde oreille et se sont mises à écrire. Et elles ont écrit de bons romans et les hommes qui continuaient à répéter que les femmes ne savaient pas écrire avaient l’air de parfaits imbéciles. Seulement voilà : les femmes doivent être excellentes pour arriver là où arrivent les hommes médiocres. » (p.45)

     

     

     

    (Loin, très loin de tout d’Ursula LE GUIN)

     

     

     

     

     

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  •  « Il fallait constamment se tenir prêtes, parce que ça pouvait arriver n’importe quand. N’importe qui pouvait à n’importe quel moment faire un geste, un bruit, un pas dans notre direction.

     Et ça arrivait tout le temps bien sûr. Que des garçons passent devant des filles et que l’un d’eux serre son poing devant sa braguette et lève le bras comme un pénis en érection tout en émettant des bruits dégueulasses. Qu’un autre se joigne à son petit jeu en pressant à plusieurs reprises sa langue contre l’intérieur de sa joue. Et, pour finir, comme d’un commun accord, qu’ils déversent sur les filles tout le répertoire de mots dégradants puisés dans les films pornos.

     Il n’y avait qu’une manière efficace de répondre. Fermer la bouche, rester droite et garder le masque bien que chaque mot, chaque geste, chaque bruit s’immisce sous notre peau. Le plus souvent, on y parvenait. On se regardait dans le blanc des yeux, celle qui était en train de parler oubliait ce qu’elle disait mais ne s’interrompait pas pour autant. On l’encourageait avec des hochements de tête, en nous persuadant mutuellement en silence que tout allait bien, qu’il ne fallait pas s’occuper d’eux, pas se retourner, qu’il fallait continuer de parler, ne pas leur montrer qu’on avait peur, surtout ne pas leur montrer qu’on avait peur.

     

    Subir le harcèlement de rue et se sentir une proie

    Mais il arrivait que le groupe de garçons décide d’aller plus loin. Qu’il s’approche de nous, nous encercle, nous fixe d’un regard inflexible. Nous savions alors que nous étions les élues. Ils se tenaient tellement près de nous que leur haleine formait un mur devant nos visages et qu’il était impossible de nous retourner. Ils sortaient leur langue, la passaient sur nos joues, cherchaient nos lèvres. Leurs mains de garçons nous tripotaient, remontaient le long de nos cuisses. Ils nous chuchotaient à l’oreille de fausses répliques d’amour avec des voies apprêtées et mielleuses.

    Si on réussissait à rester de marbre, si on gardait les yeux rivés au sol pendant qu’ils nous touchaient avec leurs sales mains ou qu’ils nous léchaient avec leur sale langue, on finissait par recevoir un coup de poing dans les seins ou un gros mollard devant nos pieds. Avant de partir, ils nous sifflaient entre les dents qu’on était de vraies mochetés, qu’on était tellement répugnantes qu’aucun garçon ne voudrait jamais de nous, même si on le payait.

     On n’ouvrait surtout pas la bouche. On comptait à l’envers dans nos têtes pour réussir à ne pas bouger et à attendre que ça se termine. Mais parfois on n’en pouvait plus. Alors Momo, Bella et moi, on se mettait à crier. On leur disait de nous laisser tranquilles. On se débattait, on leur crachait au visage, on leur donnait des coups de genoux. Mais ils étaient désespérément, injustement, incompréhensiblement plus forts que nous. Ils riaient, nous attrapaient les mains et se moquaient de nos petits poings serrés. Eux seuls avaient le droit de décider quand le jeu s’arrêterait.

     Je ne supportais pas ça. Je les détestais. J’aurais pu accepter n’importe quoi, n’importe quelle humiliation pour ne pas avoir à subir ces signaux ambigus dirigés contre nous, contre les filles. Les répliques mielleuses, les mains qui malgré tout étaient chaudes contre nos corps, les sourires obliques qui malgré tout nous déstabilisaient. Et tout de suite après, le rejet, les crachats, le dégoût, les preuves de notre insignifiance. » (p.25-27)

     

     (Trois garçons de Jessica SCHIEFAUER)

     

       

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  •  « Chaque situation a beau être unique, il est quasiment impossible d'échapper au déterminisme social. Le facteur décisif qui conditionne dès la naissance, la direction que prendra la vie de quelqu'un, ce sont les conditions matérielles. Des études ont démontré qu'on peut prévoir les chances qu'un enfant aura d'accéder à la classe moyenne grâce à son poids de naissance. Les nouveau-nés dont les parents sont issus d'un secteur défavorisé sont globalement plus chétifs que les bébés dont les parents habitent une zone aisée : ils sont 8% à être en dessous du poids moyen chez les premiers contre 5 à 6% chez les seconds.

     A un moment on n'est plus dans l'objectivité, mais dans la procrastination. Et que des gens qui ne connaissent rien à rien répètent à longueur de temps qu'il faut tourner la page, cela peut légèrement agacer.

     

    Le déterminisme social

    Le problème de la pauvreté est souvent étudié comme s'il s'agissait d'un phénomène palpable, d'une entité qui s'abat sur les gens au hasard, sans crier gare. Une créature dotée d'une vie propre qui échappe à tout contrôle. Alors que la pauvreté se rapproche plutôt des sables mouvants : elle vous engloutit malgré les efforts que vous pouvez faire pour vous arracher à son emprise. Plus vous vous débattez, plus vous vous enfoncez. Pour d'autres personnes, c'est un monstre qui vit au loin, quelque part, et il faut à tout prix éviter de tomber sur lui. Et remercier le ciel de ne l'avoir jamais croisé. » (p.161-162)

      

    (Fauchés. Vivre et mourir pauvre de Darren McGARVEY)

     

       

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  •  « Ces personnes vivant avec une altération neuro-développementale, neurodégénérative, intellectuelle, psychique et/ou cognitive ont comme point commun d'avoir une autonomie décisionnelle que je qualifie d'altérée ; elles se caractérisent par un processus d'autodétermination qui ne leur permet pas toujours de faire des choix, ou seulement partiellement ou de manière aléatoire, au regard de l'appréhension qu'elles ont de leur environnement dans une situation donnée.

    (...)

    Cependant, cette altération existe également pour des personnes qui n'ont pas été catégorisées avec une déficience, une incapacité, un désavantage ou un trouble spécifique. » (p.22)

     

    « L'article 64 du Code électoral modifié par la loi de 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées autorise "tout électeur atteint d'infirmité certaine et le mettant dans l'impossibilité d'introduire son bulletin dans l'enveloppe et de glisser celle-ci dans l'urne ou de faire fonctionner la machine à voter" de se faire assister par un électeur de son choix. En outre, si la personne se retrouve dans l'impossibilité de signer, elle peut également se faire aider.

    (...)

    Ce tiers est une aide humaine qui vient compenser les conséquences d'une situation de handicap. Les besoins en aide humaine pour aller voter sont différents selon que les difficultés surviennent à la naissance ou sont acquises avant ou après 60 ans. » (p.25)

     

    Accessibilité ou confidentialité ?

    « Dans le cadre du vote, et plus largement dans le cadre de toutes relations sociales, cette perception trouve ses limites dans la mesure où une personne qui vote, quelle que soit sa situation, est également prise dans un jeu d'interactions, d'influences, et dans un système de contraintes qui entremêlent des êtres humains.

    En effet, "nous sommes tous socialement incorporés, dans un réseau de soutien, même quand nous cherchons à nous émanciper de notre environnement social. Ces soutiens ne se limitent pas à la prise de décision ; ils valorisent notre identité personnelle (Quinn, 2018)". » (p.27)

     

    « Cette perception revient à gripper les leviers d'action favorisant l'accessibilité au vote pour toutes les personnes, et plus particulièrement celles en tutelle nécessitant une aide humaine. En creux, cette option continue à exclure une partie de la population du vote et ne reconnaît pas l'intersectionnalité des handicaps. » (p.28)

     

    « L'acte de vote superpose au moins deux registres de l'autonomie : le fait de compenser une limite strictement physique (impossibilité de donner sa carte) et le fait d'accompagner une décision.

    Ce second registre implique éventuellement de compenser une limite physique (mettre l'enveloppe dans l'urne), mais il inclut également un partage du choix politique avec une tierce personne. Dans cet exemple et dans le cadre des élections, l'autonomie fonctionnelle relève du registre professionnel et l'autonomie décisionnelle relève de la sphère privée. » (p.57)

     

    « Ces possibilités d’expression questionnent au moins une composante de la démocratie : le rôle de l’influençabilité. Elles viennent également redéfinir la manière dont on peut se représenter l’individualité du vote. » (p.93)

     

    (Vote et handicap de Cyril DESJEUX)

     

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    La démocratie égalitariste

    « C’était cette façon de placer la barre au plus bas, au niveau où tous les hommes sont pareils, semblables à des fourmis, que j’avais surnommée « égalitarisme », mais on commence aujourd’hui à lui décerner des noms étranges comme antiélitisme, ou bien des noms vraiment malséants comme démocratie, des noms qu’on ne devrait même pas avoir le droit de prononcer à moins de vouloir réfléchir là-dessus.

     

    - Les égalisateurs macho et chauvinistes ? dis-je.

     

    - Exactement, répondit-elle. » (p.45-46)

      

    (Loin, très loin de tout d’Ursula LE GUIN)

     

       

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  •  « Dès qu’elle bougeait, les seins de Bella ballotaient. Aucun tee-shirt au monde ne pouvait les rendre invisibles. Lorsqu’elle s’est finalement mise à courir, qu’elle a pris de la vitesse et qu’elle a vraiment essayé de s’investir – pour son équipe -, les garçons se sont tout de suite moqués en sifflant et en applaudissant.

     Bella s’est arrêtée net. Ses joues étaient écarlates. Quelque part dans le chœur des voix de garçons, quelqu’un a crié :

     - Approche-toi. Approche-toi que je les touche !

     Ça m’a retourné le ventre. J’ai pensé au géant dans mes rêves. Je m’imaginais traverser le terrain, attraper les garçons avec mes énormes mains et les balancer le plus loin possible. Mais mon corps de fille était trop faible, trop maigre. J’ai baissé la tête et j’ai avalé plusieurs fois ma salive pour essayer de faire descendre la boule que j’avais dans la gorge.

     Le prof se tenait devant nous avec son sifflet. Il avait vu la scène mais il n’a pas réagi. Il a sifflé et le jeu s’est arrêté. Le cours était terminé.

     (…)

     [Bella] se dirigeait vers le vestiaire, la tête baissée. Je l’ai rejointe et j’ai posé ma main sur son épaule. Elle s’est arrêtée et m’a fait un sourire pâle.

     - Ils sont tellement puérils.

     J’ai voulu lui sourire, essayer de la consoler, lui dire « Je sais, ils sont vraiment trop cons, t’occupe pas d’eux », mais je n’y arrivais pas parce que je savais que ce n’était pas une question de puérilité. Au contraire. Les garçons étaient déjà bien trop habitués à pouvoir faire ce qu’ils voulaient avec nous.

     (…)

     « Bien trop habitués à pouvoir faire ce qu’ils voulaient avec nous »

    Arrivées à l’angle, on a vu qu’ils nous attendaient devant la porte.

     Je me suis arrêtée, mais pas Bella. Comme si elle avait subitement décidé de ne plus se laisser faire, d’arrêter de subir. Elle a levé le menton, n’a pas croisé les bras mais les a laissé pendre le long de son corps. Elle a foncé droit sur eux et, pendant un instant, j’ai cru qu’ils allaient s’écarter pour la laisser passer.

     De là où j’étais, je n’entendais pas ce qu’ils lui disaient, je percevais juste leurs intonations, le son de leurs voix mielleuses. Ils l’ont d’abord laissé entrer dans leur cercle et faire quelques pas vers la porte du vestiaire puis ils ont commencé à la tripoter, à se coller à elle, à essayer de soulever son tee-shirt, à tirer sur son soutien-gorge. Bella se débattait, essayait de se dégager de leur étreinte mais les garçons ne voulaient pas la lâcher. Finalement ils ont réussi à lui enlever son tee-shirt et son soutien-gorge et les ont levés en l’air comme des trophées.

     Bella se tenait, immobile, à quelques mètres d’eux. Elle se cachait les seins avec ses bras, le dos courbé, les cheveux lui tombant sur le visage.

     Tout s’était déroulé si vite. Je n’avais même pas eu le temps de réagir. Mes pieds se sont décollés du sol et je me suis précipitée vers Bella tout en criant aux garçons que c’était des connards, des fils de pute et qu’ils n’avaient pas le droit de faire ça. « Vous n’avez pas le droit de faire ça, espèces de merdeux ! »

     Mais pour les garçons, le jeu était terminé. Ils ne voyaient même plus Bella et se fichaient totalement de moi. Ils m’ont balancé son tee-shirt et son soutien-gorge au visage avant de tourner les talons et de partir en direction du vestiaire, comme si de rien n’était.

     Bella a maladroitement essayé de se rhabiller, son soutien-gorge est tombé par terre mais elle ne l’a même pas ramassé. Elle est restée figée, les bras autour de ses seins. » (p.54-57)

      

    (Trois garçons de Jessica SCHIEFAUER)

      

     

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  •  « Les femmes, la communauté LGBTQI, les minorités ethniques et religieuses et les handicapés livrent bataille depuis des décennies pour être représentés comme ils le méritent dans l'éducation, l'art et les médias. Ils ont dû se mobiliser parce que la « culture mainstream » ne brossait pas d'eux un portrait juste et propageait des caricatures entretenues par un petit nombre. Ces débats autour de l'exclusion culturelle s'orientent de plus en plus souvent vers d'autres territoires : l'identité, la perception de notre propre personne et la relation que nous entretenons avec notre propre culture sont autant de facteurs qui expliquent pourquoi certains peuvent se sentir relégués au second plan. A l'instar de la pauvreté, l'interprétation de l'identité dans laquelle on se reconnaît diffère selon les individus. Deux personnes peuvent être strictement identiques en termes de racines, de nationalité, de religion, de genre et d'orientation sexuelle, et estimer ne pas avoir le moindre point commun ; elles trouveraient même insultant qu'on les compare. » (p.207-208)

      

    « Il n'est pas inhabituel que ceux qui se sentent ignorés par la culture grand public mettent les contre-vérités qu'elle propage sur le compte de l'ignorance ou du pouvoir de nuisance de la classe dominante. Les hommes, par exemple, les Blancs, les valides, les hétérosexuels, les Anglais ou les Américains. Chacun voyant midi à sa porte, cela ne surprendra personne que je défende la théorie selon laquelle les inégalités sociales restent la première ligne de fracture d'une société. C'est même une plaie ouverte. Qu'il s'agisse de placer sa confiance dans un médecin, d'être évalué par un enseignant, interrogé par un travailleur social ou un juge pour enfants, menotté par un policier et conseillé par un avocat avant d'entrer dans une salle de tribunal, la catégorie sociale, c'est le problème autour duquel tout le monde tourne sans oser s'y attaquer de front. » (p.208-209)

      

    « Le sujet sensible à gauche, c'est celui de l'  « identité politique ».

     On appelle ainsi un ensemble de théories importées des États-Unis qui portent en réalité plusieurs noms. Par exemple, l'  « intersectionnalité » étudie l'influence que les discriminations (fondées sur le genre, l'appartenance ethnique, l'orientation sexuelle, la religion ou le handicap, entre autres facteurs) ont sur les individus et les groupes sociaux ; c'est l'une des branches de la « justice sociale ». La justice sociale devait initialement enrichir la traditionnelle analyse de classe en faisant tomber certains murs idéologiques et en reflétant la diversité à l'oeuvre au sein de la société moderne. Au fil du temps, elle a remplacé la dialectique marxiste, jugée trop limitée et trop rigide . » (p.255-256)

     

    La politique de l'identité

     

    « Ceux qui croient que la politique de l'identité est la garantie de débats respectueux choisissent de fermer les yeux sur ses aspects les moins glorieux. Ses partisans ont tendance à mettre toute critique sur le dos d'hommes blancs misogynes, « en rogne » et hargneux, qui ne supportent pas de voir leurs prérogatives rognées. La voix de ces militants couvre celle des femmes, des gens de couleur, des personnes queer, gays et transsexuelles à qui l'intersectionnalité est censée donner la parole. Chacune de leurs interventions débute par un démontage en règle de leur interlocuteur, discréditant par avance les opinions contradictoires. Les généralisations sont élevées au rang d'art ; tous les maux de la société sont mis sur le dos des « mâles blancs hétéro », quelle que soit leur catégorie sociale, car ils incarnent le pouvoir et les privilèges. Si l'intersectionnalité était systématiquement appliquée, on obtiendrait un tableau plus complet des dynamiques à l'oeuvre dans notre société multiculturelle – y compris sur les discriminations, les idées préconçues et les violences au sein des minorités elles-mêmes. Les grands tabous, ou les sujets qui fâchent, ce sont le racisme au cœur de la communauté LGBT, l'homophobie parmi les Afroi-Américains, le débat autour de la transidentité dans les cercles féministes, la soumission des femmes dans les communautés musulmanes, la violence domestique chez les couples lesbiens et les mères qui négligent ou battent leurs enfants.

     

    Au lieu de dénoncer la situation privilégiée du mâle blanc, l'intersectionnalité devrait nous expliquer à quel titre des étudiants issus de familles aisées et inscrits dans des universités prestigieuses essayent de nous dicter notre façon de voir, s'approprient notre expérience et prétendent parler en notre nom tout en nous excluant du débat. Quand des contradictions ou des anomalies sont mises en évidence dans leur discours, ils se réfugient derrière le mépris et la diffamation pour étouffer toute critique. » (p.259-260)

     

    « L'intersectionnalité, dans sa forme actuelle, ne met pas en péril les privilèges ; au contraire, elle contribue au fractionnement de la société, elle crée des factions politiques rivales et affaiblit ce que redoutent vraiment les puissants : une classe ouvrière structurée, éduquée et solidaire. » (p.263)

      

    (Fauchés. Vivre et mourir pauvre de Darren McGARVEY)

       

     

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  •  « Nous marchions côte à côte [sous l’apparence de garçons], nous ne nous parlions pas, nous n’en avions pas besoin. L’émerveillement avait totalement envahi nos corps. Tout n’était qu’étonnement. A côté de moi, j’entendais Momo inspirer l’air et les odeurs, je voyais Bella tendre les muscles.

     

    La liberté puissante d’être un garçon et non une proie

    Nous sommes passées à côté d’un groupe de garçons. Nos yeux se sont croisés pendant une fraction de seconde puis ils ont détourné les leurs. C’était étrange. Pas de regard insistant, pas de désir, pas de ricanement. Rien qui ne puisse s’introduire sous notre peau et nous blesser. Juste des regards lointains qui ne nous voyaient pas vraiment.

     

    Nous sommes passées à côté d’un groupe de filles. Instinctivement, nous avons baissé les yeux et je me suis dit que la réalité dans laquelle nous avions mis les pieds était complètement folle, que ce qui nous arrivait était impossible, que ça ne pouvait pas avoir lieu. Mais si. Ce n’était pas un rêve, ni un jeu. Nous croisions des inconnus et nos nouveaux corps se reflétaient dans leurs pupilles. C’était incroyable. Cette constatation vertigineuse m’a fait vaciller. » (p.70)

      

    (Trois garçons de Jessica SCHIEFAUER)

        

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  •    « Ce que je comprends par-dessus tout, c'est la conviction d'être invisible alors que la tour se voit à des kilomètres à la ronde et qu'on ne peut pas la rater.

     

    Le secteur dans lequel a été édifiée la tour Grenfell ressemble à tous ces quartiers que je connais comme ma poche : ces zones dites « défavorisées » où on nourrit une méfiance pathologique à l'égard des autorités et des personnes extérieures à la communauté, où les habitants sont convaincus qu'il ne sert à rien de participer au processus démocratique car ceux qui détiennent le pouvoir se contrefoutent des préoccupations de la « classe populaire ». » (p.16)

     

    « Lorsqu'on est menacé de toutes parts, difficile de s'exprimer, sinon par l'agressivité. Le ressenti est bridé, soit par les moqueries, soit par l'intimidation. Ainsi, grandir au sein d'un quartier défavorisé, ou considéré comme tel, c'est grandir asphyxié. L'individualité suffoque, les moyens d'exprimer sa singularité aussi. Ce qui explique pourquoi tout le monde ou presque parle et s'habille de la même manière. Choisir l'anticonformisme, c'est se dessiner une cible dans le dos.

     Gare à celui qui se démarque parce qu'il a plus de deux poches à son jean – culottée ! - ou plus de dix mots à son vocabulaire. » (p.49)

      

    Camoufler le dénuement

    « En dépit des zones arborées, des terrains de football et des aires de loisirs, la qualité du logement n'est pas la même de part et d'autre du fleuve : l'une des deux rives est beaucoup plus délabrée. Pas parce qu'on y loge une population plus modeste, contrairement à ce que l'on pourrait penser ; votre adresse ne dépend que du hasard, c'est la loterie quand la municipalité attribue les logements. Sans cesse on construit de nouvelles maisons, sans cesse on réhabilite les plus anciennes et on « revitalise » des zones entières.

     La plupart des habitants de Pollok, moi y compris, avaient beau être locataires dans le parc social, cela ne les empêchait pas de vivre comme si l'argent poussait sur les arbres. J'imagine que la honte qui rongeait pas mal de gens – et l'irrésistible envie de camoufler leur dénuement – expliquait la popularité jamais démentie du Pollok Centre. Là-bas, on pouvait se procurer la panoplie nécessaire pour donner le change : baskets neuves, joggings, chaînes, bagues, maillots de foot et crampons. Des articles et des accessoires aussi recherchés coûtaient un bras mais avoir l'air pauvre coûtait toujours beaucoup plus cher. » (p.60)

      

    (Fauchés. Vivre et mourir pauvre de Darren McGARVEY)

     

     

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  • « La participation à la citoyenneté revêt plusieurs formes. Dans le secteur du handicap et de la dépendance, on pense souvent aux droits civils et à la possibilité de participer à la vie associative ou, de manière plus restrictive, à la vie d'un établissement dans lequel la personne peut vivre. Participer à la citoyenneté revient également à s'engager dans la vie sociale, à s'inscrire dans le tissu qui compose le collectif de la cité ; avoir des loisirs, aller chez le coiffeur, aller chez le médecin, pouvoir dépenser son argent dans des commerces, etc. Une autre interprétation de cette participation concerne l'exercice d'un mandat électoral ou un engagement syndical. Elle désigne aussi l'implication dans les médias et les réseaux sociaux. Enfin, elle comprend le droit de vote et la participation à la désignation des représentants politiques. » (p.21)

     

    « Le retrait systématique ou optionnel pour une catégorie de la population entre en contradiction avec le droit de vote au suffrage universel affirmé par la Déclaration Universelle des droits de l'homme (1948) dans son article 21. En 1991, l'Organisation des Nations Unies érige en principe numéro un "qu'aucune discrimination fondée sur la maladie mentale n'est admise" et que "toute personne atteinte de maladie mentale a le droit d'exercer tous les droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels". » (p.38)

     

    Voter comme tout le monde

    « Tous ces acteurs veulent repositionner les personnes vivant avec un handicap non plus comme des objets de soins mais comme des sujets de droits et les réhabiliter dans toutes les dimensions de leur citoyenneté. » (p.40)

     

    « Ici, il semblerait que, pour le juge des tutelles, le désir de voter de la personne l'emportait sur la capacité de vote. Or, les médecins prenaient peu en compte ce souhait dans l'avais qu'ils remettaient au juge (Bosquet, Mahé, 2018). » (p.41)

     

    « Le travail d'Hélène Thomas montre, ensuite, que ce droit est également un symbole générationnel pour les personnes âgées qui ont pu vivre l'Occupation lors de la seconde guerre mondiale et genré pour les femmes âgées qui n'ont pas pu voter avant 1944 en France. » (p.41)

     

     

    « Une certaine similitude apparaît entre l'histoire de l'accès au vote des femmes et celle des personnes vivant avec un handicap. Cependant, cette dernière ne porterait pas tant sur le fait que les membres de ces deux catégories aient été accusés d'être influençables et manquants de discernement. Les catégories de genre et celles de handicap me semblent recouvrir des spécificités asymétriques relatives à la manière de justifier une difficulté de discernement ou d'influençabilité. Cette similitude porte plutôt sur le besoin d'une période d'apprentissage et le degré d'inclusion des personnes vivant avec un handicap dans les différents espaces composant le monde social. » (p.99)

     

     

    (Vote et handicap de Cyril DESJEUX)

     

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