• « Sam a rencontré un nouveau mec. Il est en Terminale au lycée de la ville, je les ai vus ensemble. Il est adorable.

     - Sam qui ? » Je pensais qu’elle parlait de quelqu’un d’autre, un de leurs amis dont je devais encore faire la connaissance.

     « Tu vois qui est Sam Roberts ? Celui de notre groupe de soutien scolaire ? J’ai rencontré son nouveau petit ami samedi dernier.

     - Quoi, il est homosexuel ? C’est vrai ? Mais c’est dégoûtant ! » J’avais parlé trop fort et un grand silence s’est installé dans la salle. Je ne savais pas ce que j’avais dit de mal. Quelqu’un a commencé à ricaner, à l’autre bout du préau.

     « Quoi ? Tu es homophobe, ou quoi ? » m’a lancé Daisy. Je ne savais pas ce que cela voulait dire alors j’ai regardé Samara en espérant qu’elle m’expliquerait ce qui se passait. 

     Mais elle a dit : « Tu détestes les gays, c’est ça ? En décochant des coups d’oeil aux autres.

    Homophobe

     - Eh bien, ils sont sales, non ? Enfin, tu sais bien, ce qu’ils font est vraiment mal, c’est un péché . »

     J’avais entendu un prêche de mon père à ce sujet. La plupart du temps je ne l’écoute pas mais cette fois-là, j’avais dû être attentive. J’aurais dû savoir qu’il ne valait mieux pas répéter ce que j’entendais à l’église ou à la table de mon père, mais les mots étaient sortis avant que j’aie le temps de me souvenir de tenir ma langue. (…)

     Daisy a lâché d’un ton railleur : « Bon sang, mais de quelle planète tu viens ? » et elle a secoué la tête en me lançant ce regard dur qu’elle réservait à ceux qu’elle trouvait bizarres, bêtes ou moches. J’ai éclaté de rire, je me suis efforcée de croiser son regard et j’ai rétorqué : « Mon Dieu, mais c’était une blague ! Bien sûr que je n’ai rien contre les homos ! J’ai dit n’importe quoi ! »

     Personne n’a eu l’air convaincu alors j’en ai rajouté une couche. « Bien sûr que je savais que Sam était homo, c’est lui-même qui me l’a dit. Son petit ami est chouette, alors ? » (p.45-46)

      

    (Des bleus au coeur de Louisa REID)

     

     

     

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  • « Je ne suis pas un hikikomori typique, repris-je. Pas un de ceux dont on parle dans les livres et les articles de journaux que l’on dépose de temps en temps sur le seuil de ma porte pour que je les lise. Je ne lis pas de mangas, je ne passe pas mes journées devant la télévision, ni la nuit devant l’ordinateur. Je ne construis pas de maquettes d’avions. Les jeux vidéos me donnent la nausée. Rien ne doit me distraire de la tentative de me préserver de moi-même. De mon nom par exemple, de mon héritage. Je suis fils unique. De mon corps, dont les besoins n’ont pas cessé, pour me maintenir. De ma faim, de ma soif. Au cours des deux années où j’ai décroché, mon corps était plus fort que moi trois fois par jour. Alors j’allais furtivement jusqu’à la porte, je l’entrouvrais et je soulevais le plateau que maman avait déposé. Quand il n’y avait personne à la maison, je me faufilais dans la salle de bains. Je me lavais. Etrange, ce besoin de me laver. Je me brossais les dents, je me peignais les cheveux. Ils étaient devenus longs. Un coup d’œil dans le miroir : j’existe encore. Je réprimais le cri coincé dans ma gorge. De lui aussi, je devais me préserver. De ma voix, de mon langage. Le langage dans lequel je note à présent que je ne sais pas si le hikikomori existe seulement. De même qu’il existe des chambres très différentes, il existe des hikikomoris très différents, qui se sont recroquevillés sur eux-mêmes pour les raisons les plus diverses et de la manière la plus variée. » (p.53-54)

       

    Hikikomoris

    « Les premiers temps, je ne suis sorti que lorsque j’étais certain que nul ne me dérangerait dans mon existence. Mon existence consistait à ne pas être là. J’étais le coussin sur lequel nul ne s’asseyait, la place qui restait vide à table, la prune entamée sur l’assiette que j’avais redéposée devant la porte. » (p.56)

       

    « Je pris conscience du fait que papa et maman avaient été, eux aussi, des hikikomoris. Eux aussi avaient été enfermés avec moi dans la maison, puisque ma vie était liée à la leur. Pas de promenades à la mer. Pas de week-ends à O., la terre natale de ma mère. Un cinéma de temps en temps, ça oui. Être assis dans le noir. De temps en temps au restaurant. Avec des amis que l’on n’avait pas vus depuis une éternité. De temps en temps pour quelques heures en voiture. Partir, tout simplement, et imaginer comment ce serait de continuer la route. Jusqu’au bout du monde. Puis s’arrêter et se dire : Il y a quelqu’un qui a besoin de nous. Faire demi-tour. Et rentrer. Régulièrement, à quelques jours d’intervalle, aller chez les Fujimoto et faire ses courses. Petit déjeuner, déjeuner et dîner. Maman n’a jamais laissé passer aucun des repas. Parfois il y avait un tee-shirt avec. Des chaussettes. L’hiver, un pull-over. Beaucoup de lettres que je n’avais pas lues, que j’avais laissées devant la porte sans les avoir ouvertes. Je me demandais à présent de quoi elles avaient bien pu parler. Peut-être du fait que cela les avait rendus heureux de constater qu’il manquait un coca-cola dans le réfrigérateur ou que le carrelage de la salle de bains était mouillé. Mais peut-être aussi du fait que cela les avait rendus très tristes. Peut-être du fait qu’il leur était difficile de comprendre ce qui m’avait conduit à me fermer à eux. » (p.163)

       

    (La cravate de Milena Michiko FLASAR)

     

     

     

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  •  

    Des monstres

     

    « Ils étaient des monstres, puisqu'ils étaient différents. » (p.9)

     

    (Les hommes sans futur (Tome 1). Les mangeurs d’argile de Pierre PELOT)

     

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  • «  Sa mère lui demandait sans arrêt s’il avait une petite chérie. Mistral roule des yeux. Elle lui demandait vraiment ça ? Eh oui, jusqu’à ce qu’il trouve le courage de lui dire qu’il était gay. Il avait alors vingt-quatre ans, et vivait seul, rue Broca. Est-ce que ça avait été difficile de l’avouer à Lauren ? Oui et non. Facile parce que c’était un tel soulagement de se délester de ce poids. Dur parce que sa mère avait eu l’air terriblement abattue.

     (…)

     C’est alors que sa mère avait proféré la phrase qui lui faisait encore mal aujourd’hui. « Je ne sais pas comment ton père va le prendre. » Il avait eu envie de se replier sur lui-même, de se cacher, de disparaître. D’un côté, il avait envie de pleurer, de l’autre il était fou de rage. Lauren voulait-elle dire que son père serait déçu ? Eh bien, évidemment, avait-elle répliqué. C’était un sacré choc, il s’en rendait compte, tout de même ? A quoi s’attendait-il, à ce qu’elle le félicite ? Il avait perçu le venin dans les paroles de sa mère et eu un mouvement de recul. Comment se faisait-il qu’elle ne s’en soit jamais doutée ? Comment se faisait-il qu’elle n’ait jamais rien vu ? Si les gamins du collège de Sévral l’avaient deviné, alors qu’il avait à peine plus de dix ans, comment sa propre mère pouvait-elle n’avoir rien remarqué ? La réponse était claire. Parce qu’elle n’avait pas voulu voir. » (p.144-147)

        

    «  Mistral lui demande s’il marche parfois main dans la main comme ça avec Sacha. Il répond qu’ils se l’autorisent dans certaines rues de San Francisco, mais c’est à peu près tout. Ils ont pris l’habitude de ne pas se toucher, quand ils sont dehors ou dans des lieux publics. C’est une retenue qu’il a acquise très jeune, à Paris, avec ses premiers petits amis. Mistral trouve ça très triste qu’ils ne puissent pas vivre leur amour au grand jour. Elle dit qu’elle n’arrête pas de repenser  à la réaction qu’a eue sa grand-mère quand il lui a fait son aveu. Mistral est outrée. Elle n’aurait jamais cru que Lauren pouvait se conduire de cette façon-là. Elle-même, du plus loin qu’elle se souvienne, avait toujours su que son oncle était homo. Tilia l’avait expliqué à sa fille sans détour. Tilia était la première de la famille à avoir compris que Linden était gay, sans doute bien avant que lui-même ne le devine, et longtemps avant qu’il ne parle à Candice. Elle avait été d’un soutien fabuleux. Elle était au courant des brimades que lui faisaient endurer ses camarades d’école, et avait convaincu ses parents de le laisser aller à Paris. Oui, sa sœur avait été d’une aide inestimable.

     Mistral veut savoir si les choses se sont arrangées, avec Lauren. Ça n’a pas été évident, concède Linden. Pendant plusieurs années, Lauren n’évoquait jamais l’homosexualité de son fils, comme s’il ne la lui avait jamais révélée. Elle l’avait superbement effacée de son esprit. Il se demandait parfois ce qu’elle racontait à leurs amis quand ils prenaient de ses nouvelles. Il était facile de dire que Tilia était mariée et avait un enfant . Tilia entrait dans le moule. Mais comment Lauren comblait-elle les vides ? Lui inventait-elle des petites amies pur se rassurer sur le compte de son fils ? » (p.169-170)

      

    Vivre son amour au grand jour

    « Une fiancée américaine, comme sa mère ? Un jeune Américain, avait rectifié Lauren. Les lèvres de Mme Moline avaient paru se recroqueviller. Elle avait froncé les sourcils. Un homme, avait-elle répété. Oui, avait confirmé Lauren avec pétulance, un jeune homme. Et comme Mme Moline demeurait pantoise, elle avait ajouté : Mon fils est fiancé à un jeune homme. Mme Moline avait cligné des yeux. Elle avait ouvert la bouche, l’avait tamponnée avec sa serviette, mais rien, pas le moindre son n’en était sorti. (…) Lauren avait déclaré alors, d’une voix claire, que son fils était homosexuel et qu’il était amoureux d’un homme.

     Mme Moline avait eu l'air ébranlée ; elle scrutait Lauren comme si une barbe avait soudain poussé sur son menton, ou que son teint avait viré au bleu.

     Finalement, elle avait réussi à articuler que c'était courageux de la part de Linden d'avoir choisi d'être homosexuel, vraiment très courageux ...…

     Lauren avait dévisagé la dame et rétorqué, avec fermeté, que son fils n'avait pas choisi d'être homosexuel : il est né comme ça.  Et elle était fière de lui, fière de qui il était. Mme Moline avait pris la main de Lauren. Sa peau était desséchée et ses doigts osseux. Lauren était si courageuse ! Un amour aussi inconditionnel était admirable, comme ces mères dont les fils étaient en prison et qui les aimaient envers et contre tout, même s’ils étaient des assassins. Linden interrompt sa mère ; il n’en croit pas ses oreilles. Lauren sourit avec ironie : c’est pourtant la pure vérité ! Un autre ami proche, en apprenant, pour Linden, lui avait avoué qu’il aurait détesté avoir un enfant homosexuel. Elle avait lu tant de pitié et de dégoût dans ses yeux qu’elle avait eu envie de le gifler. Une amie s’était écriée : Oh ma pauvre, quelle poisse ! Mais les remarques les plus perfides étaient peut-être celles censées être drôles. Alors, comme ça, son fils était pédé ? C’était souvent à cause de la mère, non ? Lauren l’avait sûrement trop couvé. En définitive, tout ça était sa faute à elle, non ? Elle avait appris à se blinder, même si parfois ces réflexions la blessaient encore.

     Alors qu’il prend Lauren dans ses bras et la serre contre lui, Linden se rend compte que son orientation sexuelle a pu valoir des réflexions désagréables à sa mère. Il n’y avait jamais réfléchi. Qu’elle aussi ait à subir l’intolérance et le rejet lui semble inconcevable et injuste. Un bref instant, il se remémore son propre douloureux voyage vers l’acceptation de soi, sa difficile rébellion contre la honte que le monde s’était acharné à entretenir autour de lui.» (p.290-291)

      

    (Sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay)

     

     

     

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  • « Marcel fixa tristement le robinet en inox et essaya d'expliquer à Dado chez qui il avait grandi. Le chemin parcouru pour s'émanciper des préjugés familiaux contre les Noirs (des feignants), les Arabes (des incapables), les juifs et les musulmans (tous les mêmes). Dans une moindre mesure, ses parents suspectaient aussi les Grecs d'être des bons à rien, les Chinois de se comporter comme des fourbes et les Anglais de partager avec les Vietnamiens un tempérament hypocrite. En un mot, Marcel lui avoué que ses géniteurs lui faisaient honte. » (p.46)

     

    « - Regarde-moi. Tu crois sérieusement que je suis arrivée à l'âge de trente-six ans, chercheuse dans un milieu conservateur, sans jamais être victime de racisme ? Sans jamais être renvoyée à mes origines, à mes casseroles de femme africaine ? » (p.47)

      « Ma peau est noire, comme l’était celle des premiers Hommes : les travaux réalisés à partir d’ARN 16 S mitochondrial permettent de remonter les générations de femmes jusqu’à ce qu’on appelle l’Eve africaine et qui serait notre ancêtre commune, à vous, Sandryne Mérindol et à moi, Dado Bocoum.

     La race noire n’existe pas. L’humanité entière appartient à la même race.

     Je ne me permettrais jamais de contredire des personnes plus âgées que moi si je n’avais pas des arguments scientifiques tout à fait solides à leur faire valoir.

     

    L’humanité entière appartient à la même race

    La race est un ensemble de caractères partagés, absents dans une autre race : sa définition repose sur un critère de discontinuité. Le teckel, par exemple, est une race de chiens : on a reproduit des teckels entre eux pour préserver les caractères propres aux teckels, qu’on ne retrouve pas chez les bassets ou les épagneuls. La variation génétique des teckels a été canalisée. Or, chez l’Homme, la variation génétique, de tout temps, est continue : le passage du noir vers le blanc a été progressif, ancien, ininterrompu. Tous les êtres humains sont des représentants partiels des populations africaines. Le patrimoine génétique s’est modifié au fil des acclimatations successives à des environnements nouveaux.

     

    Dans le passé, la plupart des individus se mariaient dans des cercles de villages accessibles à pied. Cependant, il y a toujours eu des petits curieux qui ont pris le risque d’aller chercher l’amour plus loin et ont ainsi brassé leurs gènes. Peu à peu, avec l’évolution des moyens de transport, les cercles de mariage se sont élargis et les mélanges se sont accrus. On pourrait presque dire qu’il n’y a jamais eu aussi peu de discrimination biologique entre les groupes d’Hommes qu’à l’heure actuelle. Nous n’avons jamais été plus éloignés du concept de races. » (p.74-75)

     

    « L'Afrique, dans l'atlas mental de ma mère, c'est la somme de tous les conflits et de toutes les épidémies dont on parle à la télé. Elle y met des djihadistes et des lions pêle-mêle. Dans l'univers de mon père, c'est une grande réserve où on a le droit de tirer sur les animaux, ou sur les Algériens, selon l'époque. Et tu viens leur parler de la théorie des races ? » (p.77)

     

    « On te propose de jouer une adolescente déscolarisée, toxicomane, battue par ses parents, qui squatte dans les caves de sa cité. Elle sort avec un dealer maltraitant. Il pourrait la forcer à se prostituer pour compléter le tableau. Attends, je lis la fin du synopsis : En centre éducatif renforcé, Aïcha est sauvée par une rencontre : Dominique, qui entraîne le club d’athlétisme, décèle son incroyable potentiel et l’aide à tirer le meilleur d’elle-même. Tu sais ce que c’est qu’un stéréotype ?

     (…)

     On t’a refusé le rôle de l’orpheline irlandaise parce que tu es noire. On te propose celui d’Aïcha pour la même raison, et parce qu’en plus, tu es banlieusarde. Le doublé gagnant. L’immigrée analphabète, parquée dans une cité périphérique, battue et droguée, s’en sort par le sport grâce à un type bien français qui s’appelle Dominique. Tu veux vraiment donner prise à ces conneries ? » (p.113)

     

    « - Ta tante caricature un tout petit peu, mais en gros, c’est comme ça que pensent mes parents, expliqua Marcel dans son rétroviseur. Les Noirs et les Arabes sont responsables de tout, à part peut-être des vols à la tire, qui sont l’apanage des Roms. » (p.140)

      

    (La tête ne sert pas qu’à retenir les cheveux de Pauline PENOT et Sabine PANET)

     

     

     

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  • « Pas besoin d'être médium pour savoir que personne ne broncherait. Tous, ils baisseraient la tête, fouilleraient dans un tiroir, feraient mine d'être occupés au téléphone. Tellement contents de m'avoir pour paratonnerre.

     

    Le paratonnerre

     

     Je ne leur en voudrais pas : je n'agirais pas autrement à leur place. Il y a longtemps que je me suis fait une raison, la classe des opprimés a sa propre hiérarchie. Moi je suis tout en bas de l'échelle. » (p.12-13)

       

    (Providence de Valérie TONG CUONG)

     

     

     

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  • « - Et les enfants ? s'est écriée Judith. S'ils sont maltraités, vous devez le signaler.

     - Elle ne les bat pas, Judith, a dit maman.

     - Et la maltraitance psychologique ? s'est indignée ma soeur. c'est aussi traumatisant que la maltraitance physique, sinon plus, parce que justement, il n'y a pas de traces, et quand on intervient, c'est trop tard ! » (p.45)

       

    « Au collège, on nous avait parlé du numéro vert pour l'enfance maltraitée. La dame qui était venue faire la conférence m'avait impressionné parce qu'elle nous avait regardés l'un après l'autre, en disant : "Toi, toi, toi... tu es responsable. Tu dois signaler un enfant en danger. Sinon, tu te rends complice de ceux qui lui font du mal." » (p.65)

       

    « Bien sûr, on peut mal traiter un enfant en étant violent avec lui, en lui portant des coups, en le privant de nourriture ou en ne le soignant pas quand il en a besoin. Mais un parent qui néglige son enfant, qui le laisse faire n’importe quoi et ne le protège pas des dangers, ce parent-là qui ne remplit pas ses obligations est aussi un parent mal traitant.

    SOS Enfance maltraitée

     Ce qui se passe chez les voisins de William est d’une autre nature. Les enfants n’y sont pas victimes de maltraitance physique. S’ils sont malheureux et fortement perturbés, c’est à cause du comportement de leur maman et de ses problèmes psychologiques. Ils sont effrayés par ses violentes colères ; et plus encore, ils sont angoissés par le chantage qu’elle leur fait subir : « C’est à cause de vous que je suis malheureuse. Un jour je me suiciderai et ce sera votre faute. »

     Cette maltraitance-là, elle se voit moins que des coups mais elle peut faire beaucoup plus de mal et laisser des cicatrices bien plus profondes et plus durables. Il y a des paires de claques qu’on a oubliées ou dont on sourit dès le lendemain. Il y a des petites phrases blessantes ou des angoisses qu’on n’oublie jamais, dont parfois on ne se remet jamais tout à fait.

     Les enfants doivent aussi être protégés de ces mauvais traitement-là. Et c’est le mérite de William de l’avoir compris et d’avoir osé prendre ses responsabilités en donnant l’alerte quand les adultes autour de lui choisissent de faire semblant d’ignorer, de se boucher les oreilles ou de prendre la fuite.

     Ça ne lui est pas facile. Il ne veut pas être un « cafteur ». Et puis, n’a-t-il pas pris le risque de déclencher un processus dont il ne peut prévoir les effets ? Que va devenir la maman ? Qu’adviendra-t-il des enfants ?

     Pourtant, il a bien fait : chacun doit porter assistance aux personnes en danger. Surtout dans les cas de maltraitance sur des personnes faibles et notamment des enfants. Car les victimes, la plupart du temps, se taisent.

     Au 119, parmi les appels qui donnent lieu à une intervention des services sociaux, moins de 5 % proviennent des victimes elles-mêmes... » (p.120-121)

       

    « La morale existe qui nous dit que certains comportements ne sont pas bien. Les lois existent qui disent que l’on n’a pas le droit de faire certaines choses. D’autres lois organisent la protection particulière des personnes plus fragiles : handicapés, vieillards ou enfants. C’est à tout le monde de faire en sorte que la morale et les lois soient respectées.

     « Il ne faut pas se mêler des affaires des autres », entend-on souvent. Bien sûr que si, lorsqu'il s’agit de protéger ceux qui sont en danger ! » (p.122-123)

      

    (J’entends pleurer la nuit de Brigitte PESKINE)

     

     

     

    http://www.allo119.gouv.fr/

     

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  • « Lurçat méprisait les gendarmes, jugés a priori incapables de diriger une enquête criminelle, il méprisait Sponge et toutes les petites villes jugées comme des trous infects peu propres à servir sa carrière, et pour faire bon poids, il méprisait aussi les femmes qui occupaient, selon ses propres termes, des postes "d'homme".

    Lili, femme gendarme dirigeant la brigade d'un "trou infect", cumulait donc les handicaps, mais elle n'avait pas l'intention de supporter la morgue de Jean-Baptiste Lurçat. » (p.38)

     

    Les Roumains...

     

    « Toute la ville, autrefois, la considérait avec mépris et méprisait davantage encore ses parents qui habitaient une caravane, aux abords de Sponge.

    Les Roumains. Les fainéants. Les voleurs. Les mendiants professionnels. Les exploiteurs d’enfants. Ni les mots, ni les expressions ne manquaient pour accabler la famille Falcaru, un couple et six enfants.

    Monica songeait souvent à ce passé si proche. Après tout, elle n’avait que vingt-six ans et ils étaient arrivés à Sponge après avoir erré dans une bonne partie de l’Europe, quand elle avait dix ans.

    (…)

    Monica, malgré son désir de fuir les souvenirs, remâcha encore le passé. Elle avait mendié et volé, pour vivre ou plutôt survivre et aider ses cinq frères et sœurs à survivre.

    Ses parents se contentaient de boire et de dormir. Personne n’acceptait de les employer.

    - Roumains ? Ah, non, désolé, la place est prise.

    - Votre adresse ? Une caravane ? C’est amusant, ça… Désolé, non…

    Ils ne rencontraient que des gens désolés de ne pouvoir employer madame et monsieur Falcaru, que personne d’ailleurs n’appelait madame et monsieur, mais les gitans, les tsiganes, les étrangers, les romanos, les marginaux, ou alors eux, là-bas, dans leur caravane, vous voyez qui je veux dire ? » (p.80-81)

    (Echec et rap de Jean-Paul NOZIERE)

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  • « Il ne pouvait pas avouer à quel point il était mal à l’école, sans personne à qui se confier ; c’était comme s’il venait d’une autre planète, comme si les autres percevaient intuitivement sa différence et le rejetaient. Il ne s’intégrait pas, et cela le rendait malheureux. Le problème avait empiré avec la puberté, quand il avait poussé d’un coup et que les autres s’étaient sentis rabaissés. Il avait failli répéter à sa mère qu’ils le surnommaient fielleusement « l’Américain », aggravant par là son mal-être, mais faisant naître aussi un sentiment de révolte – après tout, il était né à la clinique de Sévral, comme la plupart d’entre eux. Ils l’affublaient d’autres surnoms, ils l’accablaient d’autres insultes. Il se sentait exclu, solitaire. Le pire, c’était quand sa mère venait le chercher dans la vieille camionnette à plateau, vêtue de sa robe courte en jean et coiffée de son chapeau de cow-boy, et que chacun d’eux, garçon comme fille, la reluquait avec insistance, forcément, c’était la plus belle femme qu’ils aient jamais vue, le charme incarné avec ses cheveux couleur de miel et sa silhouette voluptueuse.

    (…)

    Dire que la plupart de ses condisciples si méprisants et imbuvables du lycée de Sévral se ruaient aujourd’hui sur sa page Facebook et « likaient » le moindre de ses posts ! Il en avait même vu certains se pointer à ses expositions, fayotant, lui tapant sur l’épaule, affirmant qu’ils savaient très bien qu’il allait devenir célèbre. » (p.34-35)

     

    « Est-ce qu’il se souvient de ce qui s’était passé quand ils avaient fait connaissance, en 2003 ? Linden, intrigué par son hilarité, répond que non. Ah, c’était atroce, reprend-elle, avalant une gorgée de vin. Il avait vingt-deux ans, elle vingt-quatre, une soirée pour fêter le diplôme des Gobelins, dans un loft, près des Halles, elle s’était ridiculisée en le draguant. Ça lui revient maintenant : elle l’avait acculé dans un coin sombre et avait pressé ses lèvres sur les siennes. Il lui avait rendu son baiser gentiment, mais quand elle avait voulu aller plus loin, il l’avait repoussée avec politesse. Malgré cela, elle n’avait pas pigé, l’avait embrassé encore, promenant ses mains sur ses cuisses, les glissant sous sa chemise, murmurant qu’il n’avait pas à avoir peur, qu’elle allait s’occuper de tout, qu’il pouvait se détendre, fermer les yeux, sur quoi il avait déclaré, aussi simplement que possible, qu’il n’était pas branché filles. Ses yeux gris s’étaient écarquillés et elle l’avait dévisagé, puis, après plusieurs secondes de silence, elle avait marmonnée : il voulait dire qu’il était… ? Il avait terminé sa phrase à sa place : gay, oui, il était gay. Elle avait paru tellement accablée qu’il s’en était voulu ; il lui avait caressé la joue en lui assurant que ce n’était pas grave. Elle avait alors répliqué, il s’en souvenait très bien, qu’il n’avait pas du tout l’air gay : comment aurait-elle pu deviner ? C’était injuste, il était si beau, grand, viril, comment aurait-elle pu savoir ? Il lui avait demandé, à mi-voix, avec un sourire espiègle, si elle pouvait lui expliquer ce que signifiait avoir l’air gay, et elle avait plaqué sa main sur sa bouche en bredouillant « désolée ». » (p.45-46)

     

    « Pas peur d’être gay »

    «Il avait été saisi par une sorte de peur, la crainte que sa tante ne le juge, qu’elle ne soit dégoûtée, ou fâchée. Soudain elle avait déclaré, et Linden se rappelait ses paroles avec précision, leur souvenir ne l’avait jamais quitté : « Linden, n’aie pas peur. Dis-moi ce que tu as à dire. » (…)

    Un bref instant, quelques secondes, il avait pensé qu’il ferait peut-être mieux de garder cela pour lui, ne rien divulguer, jamais, de taire ce secret, ne jamais le révéler. Mais la bulle en lui montait déjà, impatiente de sortir et de s’échapper. Il avait dit, lentement, que Philippe était la personne à laquelle il pensait nuit et jour. Philippe était beau, attachant, et Linden était bien avec lui, il se sentait lui-même. Il pouvait lui parler, lui confier des choses qu’il n’avait jamais dites à personne. La bulle s’élevait irrésistiblement, cherchant à franchir ses lèvres, et impossible de la retenir. Linden avait dit qu’il s’était toujours senti différent. Il s’en était rendu compte il y a longtemps à Sévral. Les gamins au collège l’avaient perçu. Il ignorait comment, il ne pensait pas que ça se voyait, mais ils l’avaient deviné, et ils avaient fait de sa vie un enfer. A treize, quatorze ans, ses camarades avaient commencé à avoir des petites amies, à être obsédés par les filles, le corps des filles, les jambes des filles, les seins des filles. Chez lui, cette obsession n’était pas survenue. Au lieu de le laisser tranquille, ils le mettaient en boîte en permanence : mais où donc était sa petite amie ? L’Américain n’en avait pas, ou quoi ? Est-ce qu’il avait déjà touché une fille comme ci, ou comme ça, est-ce qu’il en avait même jamais embrassé une ? Est-ce qu’il était carrément gay, alors ? Une fiotte, une pédale , Ils se gargarisaient des insultes en série qu’il lui lançaient pendant la récréation, et la seule chose que Linden pouvait faire, c’était essayer de se blinder. Une fille lui avait un jour chuchoté que les autres garçons étaient jaloux parce qu’il était mignon. Pourquoi n’avait-il pas de petite amie ? Il pouvait avoir toutes les filles qu’il voulait, à commencer par elle. Il ne lui avait pas répondu.

     

    Quand il s’était installé à Paris, il avait été soulagé. Personne dans sa classe n’avait jamais suggéré qu’il était différent. On se fichait qu’il ait ou non une petite amie. Il était populaire. Et puis, un jour, Philippe. Philippe et ses cheveux bouclés, ses yeux rieurs. Philippe était bien dans sa peau, assumait son identité. Il n’avait pas à faire semblant d’être quelqu’un d’autre. Philippe avait emmené Linden dans sa chambre, un jour après leur dernier cours. Se pouvait-il que ce soit aussi simple ? Eh bien, oui. Ils étaient seuls dans l’appartement, et Philippe l’avait embrassé. c’est comme ça que leur histoire avait commencé. Récemment, trois élèves de leur classe les avaient arrêtés, Philippe et lui, dans l’escalier. Sarcasmes, quolibets, invectives. Sifflantes, les injures avaient fusé, toujours les mêmes mots affreux, et Linden avait reculé, horrifié. Il était tout à coup de retour à Sévral, victime des railleries et en proie au mépris, et ses yeux s’étaient fermés d’épouvante. Il avait entendu résonner la voix de Philippe, calme, pleine d’humour… Comment Philippe pouvait-il rester aussi stoïque ? Son ton était à la fois impassible et intrépide, et Linden, en rouvrant les yeux, avait vu Philippe qui se tenait là dans son long manteau noir, superbe, menton levé, sourire aux lèvres. Gay ? Oui, il était gay. Ça posait un problème ? On allait le mettre en prison ? Le passer à tabac ? L’attacher, le lyncher, le jeter aux lions ? Quoi, il devait rentrer chez lui pleurer dans les jupes de sa mère ? Il devait se détester sous prétexte qu’il était gay ? C’est ce qu’ils essayaient de lui dire ? Eh bien, il allait leur apprendre une chose. Il avait dix-sept ans, et il n’avait pas peur. Non, il n’avait pas peur. Pas peur d’être gay. Pas honte d’être gay. Est-ce que ces connards avaient quelque chose à ajouter ? Quelque chose du genre « sale pédé », peut-être ? Il y avait eu un silence. Les trois élèves s’étaient éloignés d’un pas traînant. La main de Philippe avait empoigné la sienne et l’avait serrée très fort. Linden avait remarqué qu’elle tremblait.

    Linden s’était tu à nouveau, un long moment. Son souffle avait dessiné un nuage cotonneux sur la vitre froide. Candice attendait. La bulle s’était extirpée de son corps, elle s’était libérée. Il avait dit : « ça ne va pas te plaire. » Autre silence. « Je suis homo. Tu es déçue ? »

    Il avait éprouvé de la peur, de la détresse, de la solitude, et puis, chose étrange, du soulagement. Il s’était retourné pour faire face à sa tante. Elle souriait, et son sourire n’était pas différent des sourires qu’elle lui adressait chaque jour. Elle s’était levée de son siège, était venue vers lui, puis l’avait enlacé : « Je ne suis pas déçue, je t’aime toujours autant.»

    Comme il avait chéri ces mots-là. Je ne suis pas déçue, je t’aime toujours autant. Ils l’avaient accompagné durant le long intervalle où il ne s’était pas senti prêt à faire son aveu à qui que ce soit d’autre. Ils l’avaient accompagné lorsqu’il repensait à son adolescence à Sévral, aux insultes qu’il avait subies, à la solitude dont il avait souffert. lorsqu’il envisageait de s’ouvrir à son père, à sa mère, à sa sœur. Il le ferait un jour. Les mots si précieux de Candy le protégeaient, en attendant, de toutes les peurs qui l’habitaient.» (p.104-107)

     

    (Sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay)

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  • « La première fois que j’ai eu envie de me faire mal, j’avais douze ans. J’étais en sixième, dans un collège plutôt tranquille. Pas de problème de harcèlement, ni de racket, bi d’anorexie, ni de mauvaises notes, ni d’isolement. J’avais des copines, une passion pour la gym (qui m’a désertée depuis longtemps), des parents unis, aucune ombre au tableau.

    Et pourtant. Justement.

     

    Conduites automutilantes

     

    Maman a toujours refusé de m’envoyer voir un psy. « Des charlatans » selon elle. Ma mère jugeait que mes « conduites automutilantes », selon le jargon qu’elle avait piqué sur Internet, n’étaient que le reflet de mon ennui, de mon désintérêt pour ma propre existence. Comme le symptôme du désœuvrement généralisé qui touchait notre génération. Moi, j’étais incapable de mettre des mots sur ça. Tout ce que je savais, c’est que de meurtrir ma chair m’apportait, aussi étrange que cela puisse paraître, du réconfort. Les premières fois, c’était avec la pointe de mon compas. Les mouchetures ténues qui parsemaient ma peau, les minuscules gouttes de sang qui y perlaient, je revois ça aussi clairement que si c’était hier. Je sens encore la caresse de la pulpe de mes doigts sur les cicatrices. Mais pas la douleur. C’est comme si elle n’avait été qu’un détail. Un ma ; nécessaire. Un artefact de l’expérience.

    Puis, à mesure que le temps passait, les mouchetures sont devenues des écorchures. Les petites coupures, des estafilades. Les incisions, des entailles. Je vois encore la couleur du sang coagulant, je ressens encore sa tiédeur, sa texture poisseuse. La vie, quoi. Comme une preuve. Irréfutable. Que j’étais vivante. Que j’existais. Malgré tous mes doutes. Mes indécisions. Mes défauts. Tous ceux qu’on me mettait sous le nez en permanence, pensant que ça les guérirait.» (p.39-40)

     

    (Des Bleus au Corps de Clara Richter)

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