•  "De nos jours, les gens parlent et ne savent même plus ce qu'ils disent, exactement comme le mec que j'ai eu le malheur de croiser ce jour-là (...). C'est un peu comme dans le couloirs du lycée. Certains garçons se traitent de "bâtard", comme si c'était un mot gentil, affectueux. Et si vous leur demandez le sens de ce mot, je ne suis même pas sûre qu'ils sauront vous répondre. Ils l'emploient parce qu'ils l'ont entendu. C'est tout. On est en train de devenir des perroquets." (p.9-10)

      

    "Des fois, on me dit aussi que je suis canon. Canon, ça veut bien dire ce que ça veut dire : je corresponds au goût de l'époque, quoi. C'est tout. Je lui corresponds et puis je m'y conforme aussi, niveau fringues, shoes, maquillage. Je suis à la page, quoi, comme on dit. Ça peut sembler superficiel, mais je vais vous dire, ce ne sont pas les nanas qui sont superficielles, c'est la société. Les nanas, elles s'adaptent. C'est facile après de le leur reprocher. Parce que, de toute façon, on leur reprochera quelque chose, quoi qu'elles fassent... En clair : une fille qui est grosse et moche : on va se foutre de sa gueule. Une quelconque, on va lui dire qu'elle pourrait se mettre en valeur. Et une fille jolie qui fait des efforts, elle va se faire traiter de pétasse. On pensera qu'elle est superficielle, qu'elle n'a rien dans le crane. Donc une fille sera toujours ramenée à son apparence et aura forcément tord en prime. Finalement, on vit dans une société qui met la beauté plastique au-dessus de tout, tout le temps, partout, tu peux pas faire un pas dans la rue sans tomber sur une splendeur grand format, sur un panneau d'affichage ou au cul d'un bus, et quand tu ressembles à cette beauté qu'on te jette à la figure en permanence, tu te fais insulter et emmerder dans la rue. Dans ce monde, le problème pour une fille, c'est même pas d'être comme ci ou comme ça, c'est d'exister. Tout court. Notre société fait en sorte que la femme ne puisse pas être satisfaite de ce qu'elle est. Et du coup, elle veut toujours être une autre personne." (p.13-15)

     

    La condition de vie des femmes régresse

     

    "Dans ma classe, il y a une fille, on va l'appeler Carla, d'accord ? Comment vous expliquer ? Elle est grosse, et elle est moche. C'est dégueulasse de dire ça, mais c'est la vérité. Des boutons plein la figure, des cheveux fins et gras, un double menton, et de petits yeux trop rapprochés. Dans son dos, on l'appelle "gros tas" ou "face de cul". Je pense que sa vie au lycée doit ressembler à l'enfer. Des pals et des flammes. Forcément, elle compense : la bouffe et les jeux vidéo. C'est une geek. Mais geek ne veut pas dire cool, contrairement à une idée répandue. Sauf que, le moment où je l'envie, c'est quand elle sort du lycée. Parce que je suis à peu près sûre que dans la rue on ne l'aborde pas pour lui demander son 06, on ne la siffle pas, elle ne se sent pas en danger. Elle rase les murs, elle passe inaperçue. C'est à ce moment précis, donc, quand on sort du lycée, que nos réalités à elle et moi s'inversent. (...) Une fois dehors, d'ici à ce que j'arrive chez moi, ma beauté n'est plus un atout. Je me fais accoster jusqu'à dix fois. N'allez pas imaginer qu'on m'accoste gentiment, pour me flatter et me lancer des fleurs (...). Non, là, j'ai plutôt droit à des mots comme "pétasse", "chaudasse", "t'es bonne", "vas-y, tu t'appelles comment ?" Et si je ne réponds pas, des fois, on me suit, et je suis obligée de marcher plus vite. Il y a plein de gens autour de moi, OK, mais je suis seule, terriblement, parce que les gens, ils tracent leur route, rien à faire qu'un mec m'emmerde – et encore un mec, un seul, c'est quand j'ai de la chance !" (p.16-18)

      

    "Finalement, un temps ça m’a reposé d’être regardée comme une excentrique ou une malade en phase terminale plutôt que comme une marchandise consommable. Notre société dit aux femmes qu’elles doivent être belles mais elle leur donne envie d’être laides." (p.24)

      

    "Quel est mon message ?... Tout simplement que la condition de vie des femmes régresse. Peut-être que la parité est davantage respectée au gouvernement, mais la rue n'est pas l'Assemblée nationale, et en matière de respect, la rue prend parfois des allures de foutoir.

     (...)

     Ce que j'entends quotidiennement laisse des marques autrement plus profondes... Comme un mal immergé qui ronge l'intérieur. Et de fait, extérioriser ce mal, le projeter à l'extérieur, l'envoyer à la gueule du monde, est finalement plus violent pour les autres que pour moi." (p.29-31)

      

    "Aujourd'hui je pense surtout aux autres, jeunes filles, jeunes femmes, et j'ai peur pour les plus fragiles, pour celles qui se mutileront tout autrement, pour celles qui s'immoleront par le feu, par le médicament, par le sang. Ça arrivera forcément. C'est peut-être déjà fait, et je l'ignore parce que je ne sais pas tout, parce qu'on ne sait pas tout, parce que pour les journalistes comme vous, il y a trop de détresse à couvrir... Et chaque fois qu'on montre quelque chose, on devrait penser que dans le même temps on cache autre chose... Et ce que l'on choisit de montrer dit aussi précisément ce que l'on choisit de voiler." (p.38-39)

      

    (De si beaux cheveux de Gwladys CONSTANT)

     

     

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  • " Xavier était redevenu un bébé. Il avait perdu presque tous ses acquis : la marche, la propreté, la parole. Tout ça lui reviendrait, il suffisait d'être patient. Mais il n'irait pas plus loin. Bref, de bébé, il deviendrait enfant. Adulte, jamais. Et pourtant, son corps se développerait. A force de soins et d'attentions, il pourrait peut-être acquérir une petite autonomie, se livrer à quelques travaux manuels…

     Mon grand frère était devenu un attardé mental. Un anormal. Un débile.

     - Et physiquement, murmurai-je, ça se verra ? A part le trou dans la gorge…

     - Il faudra surveiller son poids... Manger deviendra un de ses grands plaisirs…

     Mes parents en savaient-il autant ? Avaient-ils compris qu'ils venaient d'hériter d'un enfant à vie ? Pensaient-ils, comme moi, qu'il aurait mieux valu que Xavier ne se réveille pas ?" (p.23-24)

       

    "Papa me reprochait de ne pas aider. En particulier, je ne voulais pas rester seul avec Xavier. J'avais peur. Il était devenu imprévisible, incontrôlable. Je criagnais qu'il se blesse en heurtant un meuble, qu'il mette le feu, qu'il se noie dans la baignoire. Il était à la fois si fort et si pataud !

     En fait, j'osais à peine lui parler. Comment gronder un frère retombé en enfance ? Comment trouver le ton ?" (p.37)

       

    Un enfant à vie

    "J'avais envie de lui dire que c'était encore plus affreux que ça. Qu'il ne comprenait rien. Qu'il mangeait gloutonnement et salement. Qu'il avait un air de bon chien. Qu'il touchait tout le monde de ses doigts moites et mous. Que ce n'était plus Xavier. Que j'aurais préféré le voir mort. Que chez nous, c'était devenu irrespirable à cause de lui. Que j'avais honte. Honte de lui, de moi, de ma mère et de son faux entrain, de mon père et de sa lâcheté. Que je voulais disparaître." (p.39-40)

      

    "J'essayais de m'imaginer qu'il était né ainsi. Il m'aurait été bien plus facile de l'aimer, de le choyer, de le protéger.

     Mais il avait été Xavier, mon frère aîné ! Mon idole, mon modèle... C'était ça qui était insupportable. Il n'avait pas le droit de me faite un coup pareil. De me lâcher et de redevenir bébé. Bébé à jamais. Je lui en voulais terriblement. J'en voulais à cette pauvre chose molle et sans défense. Quelle honte... !" (p.53-54)

       

    "A présent, il pouvait monter et descendre l'escalier, mais l'émotion le rendait maladroit et il se cognait partout. Je compris qu'il ressentait des chagrins et des joies, comme nous. C'était sans doute ça, le plus difficile : comprendre ce qui avait changé et ce qui n'avait pas changé chez lui. Il ne cessait de me surprendre. Je pense que c'est par peur qu'on fuit les handicapés. Ils nous déstabilisent, car on ne sait jamais à quoi s'attendre. Pour nous, les émotions et la compréhension vont ensemble. Avec eux, il faut apprendre à décomposer." (p.71)

      

    (Mon grand petit frère de Brigitte PESKINE)

     

     

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  • "On consent à quelque chose quand on dit oui. On ne consent pas à quelque chose quand on dit non. Jusque- là, c'est simple. Mais la vie n'est pas simple.

     (...)

    Quand on ne dit pas oui, c'est non

     Il arrive qu'on ne dise ni oui ni non parce qu'on ne sait pas trop ce qu'on veut, parce qu'on a peur de passer pour un idiot... Un exemple : vous êtes avec votre copain ou votre copine. Vous vous embrassez. L'un de vous deux veut aller plus loin. L'autre ne dit pas grand chose, pas très à l'aise : il faut considérer que c'est un non. Il ne faut pas le forcer. Il vaut mieux poser la question franchement quand on a un doute. Ce n'est pas ridicule, au contraire, ça évite les malentendus.

     (...)

     

     On a le droit de ne pas avoir envie. Harceler la personne jusqu'à ce qu'elle dise oui, c'est interdit. Pour éviter cette situation, c'est simple :

     

    QUAND ON NE DIT PAS OUI, C'EST NON." (p.40-41)

      

     ("Sans contresens = consentement"  par Zineb DRYEF et Donatien MARY in TOPO n°12)

     

     

     

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  • "Je viens d'une famille où l'on dit "la maison à mon cousin" ou "la valise à ma soeur". Où on dit "tata Nadine" et "tonton Jacques". Regarde qu'est-ce que je fais. On va sur Paris ou sur Chalon. On mange chaque soir à heure fixe devant le journal télévisé. Que les choses soient bien claires.

     

    Des fautes de goût

     Quand j'ai rencontré William, j'ai découvert un univers dont j'ignorais les usages comme les interdits. Il me reprenait, avec douceur, quand je faisais des fautes. Plus tard, il m'a félicitée pour mes progrès, je lisais des dizaines de livres et j'apprenais vite. Il était fier de moi. Quand Sonia est née, ou plutôt quand elle a commencé à prononcer ses premiers mots, il m'a dit qu'il était hors de question qu'elle appelle ma mère "mémé", ou qu'elle dise "tonton Thierry" à propos de mon frère. Les règles ont été posées. Nous avons élevé nos enfants dans la langue qui est la sienne. Ils disent "grand-mère" et "grand-père", ils vont à Paris, chez le coiffeur, ils déjeunent ou dînent, mais ne mangent jamais." (p.68)

       

    (Les loyautés de Delphine de VIGAN)

     

     

     

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  • "Il regardait distraitement les gens de l'autre côté de la rue, sur le terrain communal. Il les voyait tous les jours. Ils faisaient maintenant partie du décor, comme le canon de la guerre civile, les monuments de la guerre mondiale, et la hampe du drapeau. Des hippies. Des enfants fleurs. Des gens de la rue. Des vagabonds. Des marginaux. Tout le monde avait un nom différent à leur donner. Ils apparaissaient au printemps et restaient jusqu'en octobre, ne faisant rien, interpelant parfois les passants, mais la plupart du temps vivant tranquilles, languissants et paisibles. Ils le fascinaient et il enviait parfois leurs vieux vêtements, leur laisser-aller, la façon dont ils semblaient se moquer de tout.

     (...)

     Absorbé dans ses pensées, il ne remarqua pas que l'une de ces personnes s'était détachée des autres et traversait la rue, en évitant adroitement les voitures.

    Nous ne sommes pas sous-développés

     "Eh, vieux !"

     Stupéfait, Jerry se rendit compte que le type lui parlait.

     "Moi ?"

     Le gars était dans la rue, derrière une Volkswagen verte, la poitrine appuyée contre le toit de la voiture. "Oui, toi." Il avait environ dix-neuf ans, des cheveux longs et noirs lui tombant sur les épaules, une moustache ondulée, comme un serpent noir et flasque étendu sur la lèvre supérieure, les extrémités retombant sur le menton. "T'as les yeux braqués sur nous, vieux. Comme tous les jours, t'es là à nous regarder."

     Ils disent vraiment vieux, pensa Jerry. Il ne pensait pas qu'on disait encore vieux, sauf en plaisantant. Mais ce type ne plaisantait pas.

     "Eh, vieux, tu crois que nous sommes dans un zoo ? C'est pour ça que tu nous reluques ?"

     "Non. Ecoutez, je ne vous regarde pas." Mais pourtant si, tous les jours, il les regardait.

     "Si, vieux. Tu te mets là et tu nous regardes. Avec tes livres de classe et ta belle chemise et ta cravate blanc et bleu."

     Jerry regarda autour de lui, mal à l'aise. Il ne vit que des étrangers, personne de l'école.

     "Nous ne sommes pas sous-développés, vieux."

     "Je n'ai pas dit ça."

     "Mais on le dirait." (p.20-21)

      

    (La guerre des chocolats de Robert CORMIER)

     

     

     

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  • « Elle marche sur le côté de la route, les yeux baissés, le visage dissimulé sous un foulard. Dans certains villages, les Dalits doivent signaler leur présence en portant une plume de corbeau. Dans d’autres, ils sont condamnés à marcher pieds nus – tous connaissent l’histoire de cet Intouchable, lapidé pour le seul fait d’avoir porté des sandales. Smita entre dans les maisons par la porte arrière qui lui est réservée, elle ne doit pas croiser les habitants, encore moins leur parler. Elle n’est pas seulement intouchable, elle doit être invisible. Elle reçoit en guise de salaire des restes de nourriture, parfois des vieux vêtements, qu’on lui jette à même le sol. Pas toucher, pas regarder. » (p.17-18)

       

    « Pourquoi s’en prendre à Lalita ? Sa fille n’est pas un danger pour eux, elle ne menace ni leur savoir, ni leur position, alors pourquoi la replonger ainsi dans la fange ? Pourquoi ne pas lui apprendre à lire et à écrire, comme aux autres enfants ?

     Balayer la classe, cela veut dire : tu n’as pas le droit d’être ici. Tu es une Dalit, une scavenger, ainsi tu resteras et tu vivras. Tu mourras dans la merde, comme ta mère et ta grand-mère avant toi. Comme tes enfants, tes petits-enfants et tous ceux de ta descendance. Il n’y aura rien d’autre pour vous, les Intouchables, rebuts de l’humanité, rien d’autre que ça, cette odeur infâme, pour les siècles et les siècles, juste la merde des autres, la merde du monde entier à ramasser.

     

    Intouchable

    Lalita ne s’est pas laissée faire. Elle a dit non. A cette pensée, Smita se sent fière de sa fille. Cette enfant de six ans, à peine plus haute qu’un tabouret, a regardé le Brahmane dans les yeux et lui a dit : non. Il l’a attrapée, l’a frappée avec sa baguette en jonc, au milieu de la classe, devant tous les autres. Lalita n’a pas pleuré, n’a pas crié, elle n’a pas émis un seul son. Lorsque l’heure du déjeuner a sonné, le Brahmane l’a privée de repas, il a confisqué la boîte en fer que Smita avait préparée pour elle. La petite fille n’a même pas eu le droit de s’asseoir, juste celui de regarder les autres manger. Elle n’a pas réclamé, elle n’a pas mendié. Elle est restée debout, seule. Digne. Oui, Smita se sent fière de sa fille, elle mange peut-être du rat mais elle a plus de force que tous ces Brahmanes et ces Jatts réunis, ils ne l’ont pas domptée, pas écrasée. Ils l’ont rouée de coups, zébrée de cicatrices mais elle est là, au-dedans d’elle-même. Intacte.

      

    Nagarajan n’est pas d’accord avec sa femme : Lalita aurait dû céder, passer le balai, après tout, ce n’est pas si terrible, un coup de balai, ça fait moins mal qu’un coup de baguette en jonc… Smita explose. Comment peut-il parler ainsi ?! L’école est faite pour instruire, non pour asservir. Elle va aller lui parler, au Brahmane, elle sait où il habite, elle connaît la porte dérobée à l’arrière de sa maison, elle y entre tous les jours avec son panier pour nettoyer sa fange… Nagarajan la retient : elle ne gagnera rien à affronter le Brahmane. Il est plus puisant qu’elle. Tous sont plus puissants qu’elle. Lalita doit accepter les brimades, si elle veut retourner à l’école. C’est à ce prix qu’elle apprendra à lire et à écrire. C’est ainsi dans leur monde, on ne sort pas impunément de sa caste. Tout se paye ici. » (p.70-71)

     

    (La tresse de Laetitia COLOMBANI)

     

     

     

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  • « Moi au contraire, j’ai vraiment changé. Je porte toujours sur moi les mêmes hardes, mais j’ai réussi mon baccalauréat et je vais faire mes études à Pise. J’ai changé non pas en apparence, mais en profondeur. Les apparences suivront bientôt, et ce ne seront pas que des apparences. » (p.388)

      

    « Mes années à l’Ecole normale furent importantes, mais pas dans l’histoire de notre amitié. J’arrivai dans cet établissement bourrée de timidité et de maladresse. Je me rendis compte que je parlais un italien livresque qui frôlait parfois le ridicule, et au beau milieu d’une phrase presque trop élaborée, quand un mot me manquait, je remplissais le vide en italianisant un terme de dialecte : j’entrepris de me corriger. Je ne connaissais guère les bonnes manières, parlais très fort et mâchais en faisant du bruit avec la bouche : je fus obligée de tenir compte de la gêne des autres et essayai de me maîtriser. Anxieuse d’avoir l’air sociable j’interrompais des conversations, m’exprimais sur des faits qui ne me regardaient pas et me comportais avec trop de familiarité : je tentai désormais d’être aimable tout en gardant mes distances. Un jour, une fille de Rome, répondant à une question que j’avais posée je ne sais plus sur quoi, imita mon accent, ce qui fit rire tout le monde. Je fus vexée mais réagis en riant et en exagérant ma façon de parler, comme si je me moquais gaiement de moi-même.

     

     Au cours des premières semaines, je dus lutter contre l’envie de rentrer chez moi et me camouflai, comme toujours, derrière des apparences de modestie et de douceur. Dans ce rôle, je commençai à être remarquée et, peu à peu, à plaire. Je plus à des étudiantes et des étudiants, à des surveillants et des professeurs, sans avoir l’air de faire le moindre effort. Mais en réalité, ce fut un véritable travail. J’appris à contrôler ma voix et mes gestes. J’assimilai une série de règles – écrites et non écrites – de comportement. Je réduisis autant que possible mon accent napolitain. Je réussis à prouver que j’étais douée et digne d’estime mais sans jamais avoir recours à un ton arrogant, en ironisant sur ma propre ignorance et en feignant d’être moi-même surprise de mes bons résultats. J’évitais surtout de me faire des ennemis. Quand une des filles se montrait hostile, je concentrais mon attention sur elle, j’étais à la fois cordiale et discrète, serviable sans perdre ma retenue, et je ne changeais pas même d’attitude lorsqu’elle s’adoucissait et me recherchait. Je faisais pareil avec les professeurs. Naturellement, avec eux je me comportais avec davantage de précaution, mais l’objectif demeurait le même : m’attirer considération, sympathie et affection. Je manifestais un vif intérêt pour les enseignants les plus distants et austères, arborant un sourire serein et un air absorbé.

     Je me présentai assidûment aux examens et étudiai, selon mon habitude, avec une impitoyable discipline. J’étais terrorisée par l’échec et par l’idée de perdre tout ce qui, malgré mes difficultés, m’était immédiatement apparu comme le paradis sur terre : un espace à moi, un lit à moi, un bureau à moi, une chaise à moi, des livres, des livres et encore des livres, une ville aux antipodes du quartier et de Naples, et autour de moi rien que des gens qui faisaient des études et discutaient volontiers de ce qu’ils étudiaient. Je travaillai avec une telle constance qu’aucun professeur ne me mit jamais moins de trente sur trente. Au bout d’un an, je fus considérée comme l’une des étudiantes les plus prometteuses de l’Ecole, et chacun répondait cordialement à mes saluts pleins de respect. » (p.392-393)

       

    (Le nouveau nom d'Elena FERRANTE)

     

     

     

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  • « Colin, vautré sur le comptoir, les observe avec un sourire lubrique. Ah, exactement son genre de Parisienne. La brune, plutôt pas mal, hein ? Un petit lot tout ce qu’il y a de sexy. Abattant sa main sur l’épaule de Linden, qui sursaute, il s’esclaffe, hilare. Bon Dieu, il avait presque oublié ! Linden s’en moque, bien sûr ! Les filles, c’est pas son truc. Elles le laissent froid, pas vrai ? Linden regarde son beau-frère, que le fou rire plie en deux. Les joues cramoisies, Colin essuie de fausses larmes aux coins des ses yeux. Que les choses soient bien claires, il n’a rien contre Linden, ni contre les tapettes en général mais il est incapable de comprendre comment un homme peut ne pas être attiré par une femme. Sérieusement, ça le dépasse. Comment se fait-il qu’une paire de nichons ne lui fasse aucun effet ? C’est aberrant. Parce que désirer les femmes, c’est justement ce qui fait qu’un homme se sent viril, non ? Colin parle suffisamment fort pour que, dans le bar, tout le monde entende. Combien de temps Linden va-t-il pouvoir feindre l’indifférence ? Combien de temps va-t-il pouvoir garder sur les lèvres ce sourire figé ? Colin continue sur sa lancée. Ça doit être tellement bizarre d’être pédé. Il aurait détesté l'être. Dieu merci, aucun de ses fils ne l'est ! Il aurait préféré avoir un fils en fauteuil roulant plutôt qu'un fils homo. Allons, il plaisant ! C’était une blague ! Nom d’un chien, franchement, au lieu de tirer cette tête, Linden ferait mieux de cultiver son sens de l’humour. » (p.206-207)

      

    Déchaînement homophobe

    « Ni l’un ni l’autre n’avait entendu la clé dans la serrure. Ils dormaient à poings fermés, nus, dans les bras l’un de l’autre. La première chose qu’avait perçue Linden, c’était un cri étranglé. En ouvrant les yeux, il avait vu un homme et une femme entre deux âges qui se tenaient là. Ils avaient l’air scandalisés. Cela s’était passé si vite. Les hurlements stridents ; le père, hors de lui, la figure écarlate, leur disant qu’ils étaient répugnants, ignobles, écœurants ; ils n’étaient des espèces d’immondes pédales. Leurs mains crispées, accusatrices, pareilles à des serres. Linden et Hadrien avaient rampé hors du lit, vulnérables, le dos tendu sous un torrent d’insultes ; ils s’étaient habillés, hâtivement, maladroitement, les larmes ruisselant sur les joues d’Hadrien. Impossible d’oublier les paroles de son père, les mots qu’il avait crachés : Hadrien n’était plus le bienvenu sous ce toit, lui et sa fiotte de petit copain allaient foutre le camp et ne jamais revenir. Est-ce qu’Hadrien avait entendu ? Est-ce que c’était clair ? Le venin dans cette voix, la haine : Hadrien n’était plus leur fils. C’était terminé ! Un fils homo ? Jamais ! Il n’était qu’un raté ? Il jetait l’opprobre sur toute la famille. Que diraient ses grands-parents ? Ses oncles et tantes, ses cousins ? Est-ce qu’il y avait pensé ? Et avait-il pensé à lui, son propre père ? Sa propre mère ? Le père d’Hadrien avait dit qu’il regrettait que sa femme n’ait pas fait une fausse couche quand elle l’attendait. Et il n’y aurait plus d’argent pour Hadrien, jamais, pas un sou, pas un centime. Hadrien devrait avoir honte. Les gens comme lui étaient des pervers. Ils n’étaient pas normaux. Il faudrait les mettre derrière les barreaux. Dans d’autres pays, on exécutait les homosexuels, et peut-être cette crainte leur mettait-elle un peu de plomb dans la tête ! Ils ne voyaient donc pas qu’il n’y avait pas de place pour eux sur cette terre ? Ils ne voyaient donc pas que personne ne voulait d’eux, que personne n’avait aucune pitié pour eux ? » (p.299-301)

     

     (Sentinelle de la pluie de Tatiana de Rosnay)

     

     

     

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  • « Trop de mots qui ne peuvent dire à quel point nous étions sans préjugés, elle et moi, dans un monde qui fait des distinctions. Où un mot suffit à séparer l'un de l'autre. » (p.84)

     

    « Elle était devenue une inconnue. Moins de quatre mois après, je la reconnus à peine. Elle portait un uniforme scolaire, avait l’air d’une petite fille ordinaire, sa queue-de-cheval se balançait. Lorsqu’elle marcha dans ma direction, elle regarda de côté, embarrassée. Elle s’arrêta devant moi, tête basse. Alors seulement je la reconnus à son odeur. Une telle gêne. J’avais envie de lui faire mal. Je la pris par les épaules, mes mains de onze ans. Je la secouai. Je la frappai au visage, ce qu’elle laissa faire sans rien dire. Pourquoi ne me regardes-tu pas ? je lui levai le menton. Tu dois me regarder. Au moins cela. Je te hais. Tu entends ? Je te hais de me forcer à appartenir au groupe des autres. De ceux qui disent. Enfin elle me regarda : Ce qu’ils disent est vrai. » (p.91)

     

    « J’ignore totalement qui a lancé la première pierre. Tout a commencé par deux mots prononcés de manière anodine : Elle pue. Je les entendis. Clairement et distinctement : Elle pue. Bruyant éclat de rire, cela aussi je l’entendis. Puis des index dressés, pas un mot, on fronçait le nez. La voix de Yukiko, un chuchotement : Non, s’il vous plaît ! Nouveaux rires : Elle pue comme si elle avait un poisson sous sa jupe.

     

    Quelqu’un l’attrapa. Je le vis. Clairement et distinctement : elle recula sous le coup de la peur. Qu’est-ce que tu regardes ? me lança quelqu’un. Je détournai les yeux. Je n’avais rien vu. Et je ne vis rien non plus les troisième et quatrième jours, pas plus les cinquième et sixième, je ne vis rien du tout pendant toutes les journées qui suivirent celles-là.

     

    Cette puanteur, criaient des bouches grandes ouvertes, puer comme ça, tu ne les as pas ? Tu paieras demain. Bon sang, tu pues comme une truie. Groin, groin. Un hamster mort sent moins mauvais que toi. Eh, princesse des maths ! Comment on divise un bœuf par une vache ? Les deux mots d’abord prononcés de manière anodine se développèrent à grande vitesse pour former au bout du compte tout un corps textuel.

     

    Se dissoudre pour échapper au harcèlement

     

    Yukiko aurait eu besoin d’un ami.

     

    D’un qui aurait plaidé en sa faveur.

     

    Mais moi.

     

    Je n’avais pas de bouche. Je ne participais pas au discours des autres et je ne disais rien pour m’y opposer. Il fallait rester à l’extérieur si le monde s’effondrait à l’intérieur. Chaque matin, quand Yukiko entrait dans la classe, sa table avait été retournée et déplacée. Un jour, au tableau, la caricature d’un cochon qui grogne. Il avait une jambe levée. En dessous, son prénom. Elle l’effaça, trait après trait. Yukiko devint Yuki. Yuki devint le néant. L’éponge humide à la main, elle finit par se retourner, un regard qui me cherchait et me trouva, hors champ. Dans ce regard, une grâce, l’éclat de jadis : je le jure, je me dissous en poussière d’étoile. C’est exactement comme cela qu’elle me regardait. Comme pour me dire : je me dissous.»  (p.96-97)

      

    « Je laissai à Yukiko le soin de se défendre. Mais elle ne fit pas beaucoup plus que se contenter de rester immobile. C’était un cercle de craie magique, et il n’arrêtait pas de rétrécir. On aurait dit un animal qui fait le mort. Pendant un moment, tout alla bien. Mais ensuite, les agresseurs prirent le dessus et ne la lâchèrent pas avant d’avoir débusqué ses points faibles. Un mouvement sans précaution, et ils surent que c’était dans cette direction qu’ils devaient creuser. Le jeu n’en était plus un, il était désormais question de vie et de mort. Sur le chemin de la maison, je ne vis pas qu’on la poussait contre un mur, dans le passage sombre je ne vis pas qu’on la menaçait de coups de poings, sur le parking vide je ne vis pas que sa jupe lui avait glissé au-dessus du genou. Je passai mon chemin, témoin muet, comme j’avais appris à le faire. Si j’intervenais – c’était encore à l’époque un conditionnel présent, une possibilité tout à fait envisageable -, il était certain que ce serait mon tour. Mieux valait ne pas attirer les ennuis. Mieux valait changer de trajectoire avant que quelqu’un me voie. » (p.97-98)

       

    « On l’a trouvée, les membres disloqués, dans la cour de l’école. Elle s’était jetée du cinquième étage. » (p.99)

      

    (La cravate de Milena Michiko FLASAR)

     

     

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  • « J’étais très proche de mon père. Maman m’a donné le nom de Wilma d’après Wilma Rudolph, une sorte de reine du sprint des années 1960. Elle a juste eu le temps de me voir apprendre à marcher, puis courir, comme le font les enfants, avant de partir travailler dans la région d’Uppsala où elle s’est fait écraser par un bus. (…)

       

    Papa m’a tout de suite rebaptisée Wilmer et m’a élevée  comme le fils qu’il n’a jamais eu. Ça a très bien fonctionné. Ce n’est qu’en commençant l’école, quand les autres garçons ne voulaient pas de moi dans leur bande, que j’ai compris qu’il y avait une erreur quelque part. Mais comme papa m’avait déjà appris à tirer à la carabine et que j’avais un petit renard apprivoisé, les garçons ont vite changé d’avis.

     

     Les filles m’appelaient le Renard, à cause de la couleur de mes cheveux. Je m’entendais assez bien avec elles aussi, vraiment. Elles aimaient bien mon renard. Je pense que j’étais une enfant assez heureuse, mais durant l’adolescence, ça s’est corsé. Avec qui devais-je aller aux boums ? Mes meilleurs copains étaient des garçons, mais les filles savaient tant de choses que papa ne m’avait jamais apprises, des connaissances indispensables avant une boum. Elles savaient tout sur les suçons et les mouchoirs dans le soutien-gorge et comment utiliser le mascara. Fond de teint correcteur et gloss. (…)

     Puis je suis tombée amoureuse de mon meilleur copain, Jonas. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait et lui non plus. Je voulais être avec lui tout le temps et au début, il n’avait rien contre. Jusqu’à ce que j’essaie de l’embrasser un jour chez lui, ça m’a pris comme ça. Il a paniqué en me voyant là, devant lui, en train de tourner la tête dans tous les sens pour dévier le nez d’une façon adaptée à la situation. Il s’est précipité dans la cuisine préparer un chocolat instantané, puis il m’a dit qu’il valait mieux que je parte parce que son frère allait rentrer. (…) Alors je suis rentrée et rien ne fut plus jamais pareil entre nous. Notre amitié était devenue inconfortable et la dernière année au lycée, on se saluait à peine.

     

    Wilma ou Wilmer ?

    J’avais du mal à comprendre. Pourquoi était-ce si difficile pour moi de trouver quelqu’un, alors que ça paraissait si facile pour les autres ? Je savais que je n’étais pas belle comme les nanas dans Vecko-Revyn, et que mon menton n’était pas terrible, mais beaucoup de mes copains étaient plus laids que moi, et ils avaient plus de boutons. Ils se trouvaient des copines quand même, ou alors c’était juste ce qu’ils disaient pour frimer.

      

    Je ne pouvais pas en parler avec papa, il faisait hum et se raclait la gorge et il se fâchait presque contre moi quand le féminin prenait le dessus, comme quand j’ai eu mes premières règles. J’ai fait toute ma scolarité sans que personne ne m’ait jamais embrassée, mais j’étais admise aussi bien dans les bandes des garçons que dans celles des filles. Je les récompensais en étant joyeuse et en plaisantant tout le temps, je supportais tout, surveillais les sacs des filles et faisais le guet quand les garçons chapardaient. Je me sentais utile, ils avaient besoin de moi. » (p.124-126)

       

    (Ma vie de pingouin de Katarina MAZETTI)

     

     

     

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