• Comment savoir si je suis gay

    « L'idée que c'était un comportement anormal m'a très tôt frappée, vers le CE2 ou le CM1. (Tu le sais quand on parle de toi dans ton dos, non?) Mais je m'en fichais. Ça me passait au-dessus. Soyons anormaux ! C'était mon credo. Jusqu'à ce que je déchante.

     

    En quatrième, j'ai intégré l'équipe de street-hockey des Ashland Blackhawks. La ligue était organisée par un tas de gamins, bas du casque pour la plupart, qui cherchaient simplement une bonne raison de filer des coups à droite et à gauche. J'étais la seule fille (comme toujours, ainsi soit-il), alors on ne me frappait que rarement.

     

    Le capitaine de l'équipe, qui faisait aussi office d'arbitre de ligue, était un punk d'une quinzaine d'années, appelé Bubba Shapiro. (…)

     

    Un jour, un gars du nom de Chris York a raté l'entraînement, et Bubba a fait une annonce : « Bon, les gars, Chris a fait son coming out à l'école aujourd'hui, alors il va falloir continuer sans lui. »

     

    J'ai levé la main pour demander : « Coming quoi ? »

     

    Les bas du casque ont tous rigolé.

     

    J'ai encore levé la main.

     

    « Pardon, mais... quel est le rapport avec le hockey ? »

     

    Bubba a levé les yeux au ciel avant de m'expliquer que les gays n'aimaient pas le sport.

    Comment savoir si je suis gay

     

    Pour info, moi non plus je n'ai jamais vraiment aimé le sport. Je m'étais inscrite dans l'équipe parce que Papa avait dit que j'aurais besoin d'activités extrascolaires sur mon CV pour entrer à l'université. (…)

     

    Cette association entre sport et identité sexuelle n'a cessé de me tarauder, jusqu'au soir où, tandis que Maman était en train de se maquiller, je lui ai demandé comment savoir si j'étais gay.

     

    - Dis-moi, a-t-elle murmuré en terminant d'appliquer son mascara. Qu'est-ce que tu ressens quand tu vois Jack Dawson ?

     

    J'ai rougi en souriant. Je suis sûre que mes yeux se sont mis à scintiller de manière inexplicable. ( …) Comme Titanic était interdit aux moins de treize ans, j'avais dû attendre jusqu'à (…) mon treizième anniversaire, à partir duquel Maman et moi l'avions regardé exclusivement à deux et en boucle. Nous l'avions vu vingt-neuf fois (exactement, pas approximativement). L'histoire et les effets spéciaux étaient certes de véritables prouesses, mais notre raison d'adorer ce film n'était pas un secret. Léo DiCaprio, qui incarnait le merveilleux Jack Dawson, était tout simplement trop craquant. (...)

     

    Avec un grand sourire, Maman s'est tournée vers sa coiffeuse. Elle a saisi le tube noir avec l'anneau argenté brillant au milieu – c'était son rouge à lèvres préféré, celui qu'elle portait pour les occasions spéciales.

     

    - Viens pas ici, Mary. Que je te montre deux, trois petits trucs.

     

    Durant les vingt minutes qui ont suivi, j'ai eu droit à ma première et dernière séance de maquillage. Je n'ai aucune objection morale contre le maquillage, tu vois, mais c'est juste que... je me connais. Et le maquillage, ce n'est pas moi. Si on ajoute ça à mon comportement légèrement à cran, agressif et intraitable, je crois que j'aurais fait une lesbienne plutôt correcte. Sans vouloir cataloguer une portion de la population, évidemment. Je suis sûrs qu'il y a des tas de lesbiennes romantiques dans le monde qui engloutissent des bassines de crème glacée et qui sanglotent à la fin des comédies romantiques du début des années quatre-vingt-dix. Mais pour en revenir à moi, dans cette vieille voiture, je suis madame Winslet avec Léo, pas l'inverse. Ça a l'air bête, dit comme ça, mais je crois que comprendre qui on est – et qui on n'est pas – est la chose la plus importante de toutes les choses importantes. » (p.75-76)

     

     

     

    (Mosquitoland de David ARNOLD)

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