• Je rassemble mes forces dans mon silence

    « « Parle un peu. Juste un mot », demande Zoreh. Je ne réponds pas. Je ne peux pas lui dire que les mots ne passent pas, que je ne veux pas faire le moindre geste parce que j'économise mes forces pour le jour où je vais tuer le gros Didier et son copain Xavier qui se prend pour Rambo. 

     

    Il faut sortir maintenant. La cloche a dû sonner. Tout le monde range ses affaires. Devant ma table, à hauteur de mes yeux, se dresse en muraille le ventre du gros Didier qui regagne l'allée centrale. Sur son pull est brodé un énorme molosse avachi, ouvrant très grand sa gueule qui fait d'innombrables plis de chair rouge, d'où pointent des dents aiguës. Le molosse soutient sa tête d'une patte. Son autre patte est ouverte devant lui : une petite souris, terrifiée, s'en échappe.

     

    C'est ce qu'il a voulu faire avec moi. Lui, le molosse, laissant s'échapper quand ça lui chante la petite souris. Mais je ne suis pas une souris. Je ne suis pas non plus un singe. Je rassemble mes forces dans mon silence pour le tuer. Je le regarde qui ricane au-dessus de moi. » (p.16-17)

     

    Je rassemble mes forces dans mon silence

     

    « Aucun mot ne me vient pour répondre. Surtout, je n'ai pas la force d'ouvrir la bouche, de remuer les lèvres, de calculer une réponse dont le gros Didier ne puisse pas rire. » (p.22)

     

     

     

    « Je me tais. Je sais bien que je ne devrais pas ; que je devrais sortir du silence, que ça va mal tourner. Mais c'est comme sur l'autoroute : quand on s'est trompé de direction, impossible de faire demi-tour, il faut attendre la prochaine sortie. » (p.30)

     

     

     

    « Jamais il ne m'a battue et pourtant je sais qu'il pourrait le faire. Il m'ordonne de dire un mot, n'importe lequel. Il crie de plus en plus fort. Très vite, il est emporté par la colère. Il m'ordonne de baisser les paupières. Même si je dois faire toutes les économies d'énergie possibles et rassembler mes forces pour tuer le gros Didier, je ne veux pas céder en baissant les paupières. C'est un geste que je ne peux plus faire, maintenant. Il croit que je le provoque, que je me moque de lui. Il se trompe. Je le regarde simplement. » (p.37)

     

     

     

    « Tout le vendredi, je n'ai fait qu'une chose : observer le gros Didier. Mes antennes dressées en permanence captaient toutes ses paroles : des grossièretés, la plupart du temps, des insultes lancées à l'un ou à l'autre. En français, il a raconté une histoire qu'il avait entendue à la télé (il était bizarrement le seul à l'avoir entendue) : c'est un schizophrène qui tue et ne sait pas qu'il est un meurtrier, puisque c'est l'autre en lui qui tue. Il a parlé longtemps. On sentait qu'il avait beaucoup réfléchi à cette histoire. (…)

     

    Quand il s'est rassis, le gros Didier m'a regardée dans les yeux, avec tout le sentiment qu'on peut mettre dans un regard, comme s'il me demandait pardon. Je ne lui pardonnerai pas avant de l'avoir tué, c'est sûr. Je ne suis pas un singe, et je n'économise pas mes forces dans le silence pendant une semaine pour des prunes.» (p.54)

     

     

     

    « Dans le vestiaire, Zoreh me parle comme d'habitude. Elle m'a poussée dans un autre coin que celui où nous étions le jour où le gros Didier m'a déculottée. Elle fait avec naturel les demandes et les réponses. Elle me connaît tellement bien que ses réponses sont celles que j'aurais faites. Elle sent que j'ai besoin d'entendre des mots, qu'ils coulent sur moi parce qu'à l'intérieur, ceux que je retiens depuis si longtemps me font mal. Ils gonflent dans ma poitrine et dans ma gorge. C'est comme quand on a trop mangé et que la peau du ventre est tendue à craquer, mais en pire. Zoreh ne se doute peut-être pas que je vais tuer le gros Didier, mais elle sent que je vais exploser. » (p.65-66)

     

     

     

    (Je ne suis pas un singe de Virginie Lou)

    « PhonationFaux »
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