• J’ai changé

    « Moi au contraire, j’ai vraiment changé. Je porte toujours sur moi les mêmes hardes, mais j’ai réussi mon baccalauréat et je vais faire mes études à Pise. J’ai changé non pas en apparence, mais en profondeur. Les apparences suivront bientôt, et ce ne seront pas que des apparences. » (p.388)

      

    « Mes années à l’Ecole normale furent importantes, mais pas dans l’histoire de notre amitié. J’arrivai dans cet établissement bourrée de timidité et de maladresse. Je me rendis compte que je parlais un italien livresque qui frôlait parfois le ridicule, et au beau milieu d’une phrase presque trop élaborée, quand un mot me manquait, je remplissais le vide en italianisant un terme de dialecte : j’entrepris de me corriger. Je ne connaissais guère les bonnes manières, parlais très fort et mâchais en faisant du bruit avec la bouche : je fus obligée de tenir compte de la gêne des autres et essayai de me maîtriser. Anxieuse d’avoir l’air sociable j’interrompais des conversations, m’exprimais sur des faits qui ne me regardaient pas et me comportais avec trop de familiarité : je tentai désormais d’être aimable tout en gardant mes distances. Un jour, une fille de Rome, répondant à une question que j’avais posée je ne sais plus sur quoi, imita mon accent, ce qui fit rire tout le monde. Je fus vexée mais réagis en riant et en exagérant ma façon de parler, comme si je me moquais gaiement de moi-même.

     

     Au cours des premières semaines, je dus lutter contre l’envie de rentrer chez moi et me camouflai, comme toujours, derrière des apparences de modestie et de douceur. Dans ce rôle, je commençai à être remarquée et, peu à peu, à plaire. Je plus à des étudiantes et des étudiants, à des surveillants et des professeurs, sans avoir l’air de faire le moindre effort. Mais en réalité, ce fut un véritable travail. J’appris à contrôler ma voix et mes gestes. J’assimilai une série de règles – écrites et non écrites – de comportement. Je réduisis autant que possible mon accent napolitain. Je réussis à prouver que j’étais douée et digne d’estime mais sans jamais avoir recours à un ton arrogant, en ironisant sur ma propre ignorance et en feignant d’être moi-même surprise de mes bons résultats. J’évitais surtout de me faire des ennemis. Quand une des filles se montrait hostile, je concentrais mon attention sur elle, j’étais à la fois cordiale et discrète, serviable sans perdre ma retenue, et je ne changeais pas même d’attitude lorsqu’elle s’adoucissait et me recherchait. Je faisais pareil avec les professeurs. Naturellement, avec eux je me comportais avec davantage de précaution, mais l’objectif demeurait le même : m’attirer considération, sympathie et affection. Je manifestais un vif intérêt pour les enseignants les plus distants et austères, arborant un sourire serein et un air absorbé.

     Je me présentai assidûment aux examens et étudiai, selon mon habitude, avec une impitoyable discipline. J’étais terrorisée par l’échec et par l’idée de perdre tout ce qui, malgré mes difficultés, m’était immédiatement apparu comme le paradis sur terre : un espace à moi, un lit à moi, un bureau à moi, une chaise à moi, des livres, des livres et encore des livres, une ville aux antipodes du quartier et de Naples, et autour de moi rien que des gens qui faisaient des études et discutaient volontiers de ce qu’ils étudiaient. Je travaillai avec une telle constance qu’aucun professeur ne me mit jamais moins de trente sur trente. Au bout d’un an, je fus considérée comme l’une des étudiantes les plus prometteuses de l’Ecole, et chacun répondait cordialement à mes saluts pleins de respect. » (p.392-393)

       

    (Le nouveau nom d'Elena FERRANTE)

     

     

     

    « Déchaînement homophobe Intouchable »
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