• Elle a été anéantie

     « J’ouvre l’ordinateur portable d’Emma. Direction ses mails. Je n’ai pas besoin d’en lire beaucoup. Tous se ressemblent et tous sont destinés à Manon. Emma écrit que plus rien ne l’intéresse, qu’elle se fout de tout, qu’elle n’arrive plus à faire ses devoirs et que ce n’est pas grave. Elle crie son manque d’amie, l’injustice du départ de Manon. Elle décrit sa lassitude, son incapacité à faire quoi que ce soit même de dessiner, ce qu’elle adorait faire avant.

     

    Je file sur Internet. Facebook. Pas de publications d’Emma depuis trois mois. Mais des messages reçus, courts, simples :

     - Pouffiasse.

     - Salope.

     - Pauvre conne.

     - Tu vas en chier.

     - On t’aura un jour que tu ne t’y attendras pas. (Il est long celui-là)

     - T’es trop moche.

     - Tu pues…

     

    Toute une série sur trois pages venant d’au moins cinq filles, dont deux de la classe de ma sœur. En regardant les dates, je m’aperçois que les premiers messages datent de quelques jours après le départ de Manon. Deux des filles, je les connais, je les croise tous les jours au collège.

     Pas possible.

     Je vais sur la page de Manon. Ma sœur lui a envoyé des messages, mais à partir d’un autre profil et sous un pseudo : Emmoche. Repli sur la page d’Emmoche et là, juste là : rien sur les insultes qu’elle subit, mais des photos, des selfies une bouteille de vodka à la main, des messages vantant les effets de l’alcool, ou des selfies de son ventre. Juste des trucs horribles, et la stupeur de Manon qui répond en essayant de ramener Emma à la raison, qui menace de ne plus être son amie si elle continue à se détruire, qui avoue son impuissance et qui finit par trouver la solution en lui annonçant que ses parents l’invitent aux vacances de Pâques. Le dernier message de Manon sur Facebook date de la veille de la tentative de suicide de ma sœur. Peut-être qu’elle ne l’a pas lu. J’espère, car si elle l’a lu ça veut dire que même cette invitation de Manon n’a pas pu lui redonner l’envie de vivre. Un truc sans retour où elle a été obligée d’aller jusqu’au bout. Un geste unique au milieu de son incapacité à se bouger.

     

    Elle a été anéantie

      Je crois qu’elle a été anéantie. Simplement anéantie.

     Elle a avalé des médicaments, a fini par me dire maman.

     (…)

     Il faut que je continue : téléphone portable. Code 0000, même pas de vrai code. SMS.

     

    Les mêmes mots, sans arrêt. Il y a une fille qui envoie des insultes toutes les cinq minutes. Même la nuit. Et ma sœur a tout lu, sauf les messages qui sont arrivés après son hospitalisation, juste avant que tout le collège ne soit au courant. Là, tout a cessé. Je connais ce truc, ça s’appelle du harcèlement. Il n’y a qu’à aller sur Internet pour voir que d’autres ados que ma sœur le subissent. Du harcèlement, Emma, mais pourquoi ? Pourquoi elle ? Incompréhensible ? » (p.31-34)

      

    « - Je n’ai rien à dire. C’est comme ça. Tout est fini. Je n’ai plus d’amies.

     - Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

     - Rien. Manon a déménagé et les autres se sont mises contre moi, puis après il y a eu cette Pauline. D’un coup, plus personne ne me parlait.

     - T’as fait ou dit quelque chose ?

     - Mais personne ne peut comprendre que je n’y suis pour rien ! A l’hôpital, ils m’ont posé la même question. J’y suis pour rien ! C’est clair ? » (p.41)

      

    « - Si j’étais tes parents, j’irais à la police.

     - Pour porter plainte ? Mais c’est que des histoires de filles, comme dit mon père.

     - Ben oui, elles sont responsables. Et puis au moins qu’elles disent pourquoi elles ont fait ça. (…)

     - De toute façon j’ai calculé parce que je n’arrivais pas à me souvenir, mais ma sœur, elle était mal avant de recevoir ces insultes. Ça a dû commencer quand elle a su que Manon partait.

     - Quoi ? Tu veux dire que ce ne sont pas les insultes la cause ?

     - Non. Avant, elle était mal, j’en suis sûre. Les filles, elles ont cogné sur quelqu’un qui était déjà cassé.

     - C’est dégueulasse. » (p.44)

      

    « - Tu comprends vraiment rien.

     - Si, je comprends que tu as été harcelée. Oh le vilain mot que personne ne prononce dans cette maison. Moi j’ose le dire : HAR-CE-LEE, et tu es malade : DE-PRE-SION, un autre vilain mot aussi celui-là, pouah ! Les parents et moi, on essaie de t’en sortir et, toi, tu te la joues inconsolable et tu emmerdes tout le monde. Bouge ton cul et après tu pourras gueuler. » (p.59-60)

      

    (Ma sœur n’a plus goût à la vie de Christine DEROIN) + Laure CHANDELLIER

     

     

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