• De quoi as-tu peur ?

    « J’étais évidemment beaucoup moins préoccupée que maman par ce handicap, mais je supportais très mal la façon dont les gens regardaient Ben. Ils l’observaient d’une manière appuyée, le regard horrifié, le visage figé, en détournant ensuite la tête comme s’ils n’avaient rien remarqué. Mais dès que j’avais le dos tourné, pour chercher un pot de confiture ou autre, je sentais leurs yeux fixés sur le pauvre petit Ben. Il est vrai qu’il s’en moquait, lui, tout occupé à attraper ses pieds pour se les fourrer dans la bouche, comme le font tous les bébés. Seulement voilà, ben avait deux ans. Avant de l’emmener faire des courses, je me sentais comme un gladiateur romain qui se ceint les reins pour affronter son adversaire. J’évitais la rue principale, je me dirigeais vers le boulevard le plus éloigné de l’école pour me donner l’illusion d’être à l’abri des regards. Mieux, je prenais les devants, prête à fustiger les mal-appris, ne fût-ce que symboliquement. Et je suis sûre que je souffrais plus que maman lors de ces expéditions. Les gens n’osaient rien lui dire, à elle. Mais comme je paraissais très jeune – on me donnait treize ans à peine alors que j’avais quatorze ans et demi – ils prenaient avec moi toutes sortes de libertés. Un jour, une femme m’a arrêtée en disant :

     - Vous permettez, mon, petit ?

     Et puis elle s’est penchée sur Ben en écarquillant les yeux, et a ajouté :

     - Qu’est-ce qu’il fait là, celui-là ? Je n’ai jamais vu quelqu’un d’aussi vilain.

     Enfin elle m’a lancé un drôle de regard, comme si elle pensait que j’étais folle ou quelque chose comme ça. Les enfants me gênaient beaucoup moins. Ils disaient tout haut ce qu’ils pensaient, sans dissimuler leur curiosité, comme : « Regarde, maman ! Il a une drôle de tête, le bébé !» Mais je ne supportais pas les mères qui disaient « Chut ! » en entraînant leur progéniture. Pourquoi ne souriaient-elles pas et ne disaient-elles pas quelque chose de gentil comme : «Oui mais il a de jolis cheveux bouclés », ce qui était la vérité. » (p.38-39)

     

    « -Dis donc… Elles ne sont pas au courant, tes copines, pour Ben ?

     J’ai secoué la tête.

     - Elles ne l’étaient pas ; eh bien, elles ne vont pas tarder à l’être.

     Mme Chapman m’a donné une petite tape.

     - Bien ! tu dois m’en vouloir assez d’avoir vendu la mèche, mais tu vois, je ne te ferai pas d’excuses. Tu es un peu sotte, Anna. Tu ne peux pas garder une pareille chose secrète. Il est grand temps que tes copines sachent la vérité. Tu n’as pas honte de Benny, au moins ?

     - Bien sûr que non, dis-je, tout en sachant bien que je mentais. » (p.42-43)

      

    « - De quoi as-tu peur, alors ? dit-elle. De leur compassion ? Ne sois pas stupide, Anna. Nous avons tous besoin de compassion. Il faut seulement que tu apprennes à l’accepter. Il est quelquefois plus difficile d’être celui qui reçoit que celui qui donne. » (p.44)

      

    (Mon drôle de petit frère d’Elizabeth LAIRD)

     

    « Catégoriser les gensPar pure discrimination »
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